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Par Baba Dieng
Un pays pour mourir
En flânant sur la Toile, cet espace où nos pulsions les plus destructrices font leur fécondation et leur maturation, je vois, consterné, les attaques et moqueries dont Mme Djirèye Clotilde Coly, ministre de la Jeunesse et des sports, est victime
 
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Les réseaux dits sociaux ont la magie de donner la parole à des gens qui, dans un autre monde, à savoir celui dans lequel les gens avaient ce que Foucault appelle le «gouvernement de soi», se terrent dans un repaire, tels des fauves mutilés ou traqués, et ne causent aucun tort à la communauté ; ils ont aussi l’incroyable capacité de participer à la désintégration du lien social. Depuis quelques jours, en flânant sur la Toile, cet espace où nos pulsions les plus destructrices font leur fécondation et leur maturation, je vois, consterné, les attaques et moqueries dont Mme Djirèye Clotilde Coly, ministre de la Jeunesse et des sports, est victime au quotidien. Des hordes de brutes, qui s’agglutinent dans des «chambres d’écho» pour donner un sens, fût-il temporaire et insignifiant, au vacuum de leur existence, l’abreuvent de vilenies. Un sinistre assaillant (qui s’identifie sans doute dans le discours de cet homme qui avait qualifié la courageuse Adji Sarr de «guenon atteinte d’Avc», après que leur passade a été ébruitée par une plainte) écrira qu’«elle ne doit pas être ministre dans notre pays, puisqu’elle ne nous ressemble pas». Autrement dit, elle ne fait pas partie de la communauté des semblables du fait de sa vêture, de sa coiffure, de sa liberté : elle est dans la dissidence sociale. Bizarre. Anormale. Et l’insulte est venue lui rappeler que cette insurrection contre les réquisits de la société a un prix à payer.

Il va de soi que, dans le monde social, l’insulte est toujours destinée à celles et ceux qui sont différents ou considérés comme tels : la différence est une raison valable pour assigner une place particulière à certains citoyens. De fait, l’insulte raciste, homophobe, xénophobe, sexiste… rappelle aux destinataires -les femmes- la transgression d’une norme. «L’injure me fait savoir que je suis quelqu’un qui n’est pas comme les autres, pas dans la norme», écrira Eribon. Car elle est un «acte de langage -ou une série répétée d’actes de langagepar lequel une place particulière est assignée dans le monde à celui qui en est le destinataire. Cette assignation détermine un point de vue sur le monde, une perception particulière». Mieux encore : «L’insulte est donc un verdict.» Verdict dont les dissidents, notamment celles et ceux qui ne respectent pas les règles de la masculinité, sont toujours victimes.

Ce qu’on appelle le body shaming, que les gens font au détour d’une plaisanterie ou, il faut bien le dire, d’une moquerie avec l’ambition manifeste de blesser l’autre, de lui rappeler que sa physionomie ne répond pas à une certaine attente sociale, laisse des stigmates, pour reprendre le vocabulaire de Erving Goffman. Quand on a été victime de ce comportement abject, on garde toujours -et quelle que soit la profondeur du «travail de soi sur soi»- une blessure incurable et suffocante au tréfonds de sa subjectivité : celle de la conscience d’être un homme ou une femme qui, à tout moment, peut être le destinataire de moqueries ou d’insultes. On a surtout un rapport difficile avec le monde extérieur, puisque c’est l’hostilité de celui-ci qui fabrique la honte ou la gêne. Le regard de l’autre est perçu comme une tentative de rappeler au persécuté qu’il a en lui la marque de l’infamie et de l’injure. Laquelle «produit des effets profonds dans la conscience d’un individu parce qu’elle lui dit : «Je t’assimile à» ; «Je te réduis à»». La victime se retrouve sous la botte de son agresseur (même si toutes les victimes ne réagissent pas de la même manière face à cette agression : il y a des gens qui rétorquent avec leurs armes et d’autres qui, impuissants et résignés, sanglotent).

Le body shaming engendre ce que Evelyne Larguèche appelle la «blessure du moi». Sans doute est-il la manifestation de ce verdict social selon lequel certains individus ont la capacité de blesser d’autres. On vit la blessure dans sa chair et dans son esprit. A l’école élémentaire de ma bourgade natale, nous avions un enseignant infatué, sentencieux et superficiel, qui prenait plaisir à se moquer de nous, les ruraux qui n’avaient pas son capital social, loin s’en faut, et auxquels on ne pouvait pas donner les vêtements en vogue dans sa ville (je crois qu’il habite à Saint-Louis). Nous étions bizarres devant lui. Il était en guerre contre nous, contre moi. Par-delà ses remarques infamantes sur ma vêture -pouvait-il imaginer, du haut de son «ethnocentrisme de classe» et de son inculture, les efforts que mes parents faisaient pour me vêtir, fût-ce comme un comédien grimé ?- , il avait un problème avec ma physionomie : les mots qu’il avait pour moi sont blessants et inoubliables. Et cette expérience laisse des stigmates avec lesquels on vit sa vie durant, en dépit de tous les efforts que l’on peut faire pour se réinventer et se donner une nouvelle subjectivité, par le truchement de la culture et des rencontres (l’amitié).

Politiques du corps

Mme Djirèye Clotilde Coly est victime de toutes les insultes sexistes parce qu’elle échappe à la manière dont notre société définit -du latin definire : délimiter, borner, circonscrire- la femme. Une définition qui repose fondamentalement sur des biais masculinistes et assujétissants, selon lesquels le corps de la femme est le produit d’une construction sociale. L’analyse de Foucault peut nous permettre d’avoir une hypothèse : on cherche à rendre «docile et utile» le corps de la femme. D’où la surveillance et la caporalisation de celui-ci au moyen de divers procédés.

Mon ami Dr Babacar Cissé a montré avec justesse, dans un article intéressant, «Pilules, sirops, huiles, crèmes et suppositoires pour quête de rondeurs : les publicités sur TikTok au péril de la santé au Sénégal» (1), que les femmes ont recours à l’automédication, sur le réseau dit social TikTok, pour satisfaire à une demande sociale, celle d’avoir un corps dont la rondeur est acceptable aux yeux des mâles et auquel ceux-ci ont légitimement droit, quitte à contracter des maladies. Il insiste surtout sur le fait que cette obsession des femmes est la conséquence de la «construction sociale du corps et des normes de beauté au Sénégal». On peut lire ces lignes édifiantes : «L’étude de la construction sociale du corps et des normes de beauté est essentielle pour comprendre pourquoi les produits destinés à favoriser la prise de poids rencontrent un tel succès au Sénégal. En effet, selon les avis les plus répandus sur les normes de beauté corporelle, les formes voluptueuses, en particulier au niveau des hanches et des fesses, sont perçues comme des signes d’opulence, de fertilité et de statut social […]. Les pressions sociales liées à ces normes sont accentuées par des facteurs socio-économiques, notamment dans le contexte du marché du mariage, où les femmes sont souvent confrontées à une compétition pour répondre aux critères de beauté dictés par des normes patriarcales et sociales. Ces idéaux esthétiques peuvent prendre une dimension encore plus forte dans des structures familiales polygames, où le corps des femmes est perçu comme un capital social.» C’est dire qu’il existe des politiques du corps auxquelles les femmes doivent se soumettre, et dont la matérialisation conduit à l’exclusion des dissidentes de l’ordre corporel. D’où cette croisade contre la ministre.

De ce fait, on peut reprendre -mutatis mutandis, bien sûr- cette idée de Kamel Daoud, dans un célèbre article intitulé «Cologne, lieu de fantasmes», selon laquelle, dans le monde arabo-musulman, le «corps de la femme appartient à tout le monde sauf à elle». Chez nous, le corps de la femme est un lieu de pouvoir et de figuration. Sans doute devons-nous tâcher de comprendre les mécanismes d’assujétissement au moyen desquels on reproduit la persécution des «dissidents». C’est un travail qui se fait avec l’aide de la pensée et surtout de l’insurrection permanente contre les déterminations dont sont victimes les minorités, notamment les femmes, fussent-elles ministres de la République. 

Note 

L’article a été publié dans la revue Cahier de la recherche africaine (n° 5, janvier 2025, p. 383-395).

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