Une photographie vaut-elle toujours mille mots ? À l’ère de l’intelligence artificielle, la question mérite d’être posée autrement : que vaut une image lorsqu’elle montre quelque chose qui n’a jamais existé, mais qu’elle sert à raconter une histoire pourtant bien réelle ? Durant cette semaine, une photo de Pape Thiaw en train d’être fouillé a fait la Une de nombreuses publications. Elle a également été largement relayée par des internautes sur les réseaux sociaux.
L’image semblait illustrer la fouille de l’équipe nationale du Sénégal par les services de sécurité aéroportuaires américains. Pourtant, cette photo a été générée par l’intelligence artificielle. Plusieurs médias ont d’ailleurs réalisé des vérifications et démontré qu’il ne s’agissait pas d’une image authentique.
Ce phénomène nous pousse à noter que depuis plusieurs mois, les rédactions, les communicants et les créateurs de contenus utilisent de plus en plus des images générées par intelligence artificielle pour illustrer des faits, des témoignages ou des événements. Le phénomène est devenu courant. Une catastrophe naturelle, une scène de violence, une réunion politique, un drame humain ou encore une histoire de migration peuvent désormais être accompagnés d’images spectaculaires créées de toutes pièces par un logiciel. Le récit est parfois exact. Les faits rapportés sont souvent vérifiés. Mais l’illustration, elle, est totalement fictive.
Dans le cas de l’équipe sénégalaise, il existe une vidéo, certes peu nette, qui documente les faits et les accompagne. Dans d’autres situations, lorsqu’aucune photographie réelle n’est disponible, certains peuvent être tentés d’utiliser une image générée par l’intelligence artificielle pour aider le public à visualiser la scène. D’aucuns y voient même une solution pratique et économique.
Pourtant, derrière cette apparente innocuité se cache un risque majeur : celui de brouiller la frontière entre le réel et l’imaginaire. Une image, même lorsqu’elle illustre un fait avéré, possède une force de persuasion considérable. Lorsqu’elle est artificiellement créée, elle peut amener le public à croire qu’il regarde une scène réellement photographiée, alors qu’il ne s’agit que d’une représentation générée par une machine.
L’image n’est pas un simple élément décoratif. Dans l’esprit du public, elle constitue souvent une preuve. Depuis l’invention de la photographie, nous avons développé un réflexe presque automatique : croire ce que nous voyons. Une image semble attester qu’un événement a réellement eu lieu, qu’une personne était présente, qu’une scène s’est déroulée de telle manière. C’est précisément cette force de conviction qui rend les images générées par IA si problématiques lorsqu’elles illustrent des faits réels.
Le danger ne réside pas seulement dans la fabrication d’une fausse représentation. Il se trouve aussi dans l’orientation émotionnelle qu’elle produit. Une image générée peut accentuer la souffrance, dramatiser une situation, amplifier une menace ou, au contraire, l’édulcorer. Elle peut mettre en avant certains détails et en effacer d’autres. Elle ne se contente pas d’illustrer une histoire : elle influence la manière dont cette histoire sera comprise.
Cette dérive soulève une question fondamentale pour le journalisme : peut-on prétendre informer fidèlement lorsque l’on montre des images qui ne correspondent à aucune réalité observable ? Même lorsque l’intention n’est pas de tromper, le résultat peut être trompeur. Car le public ne distingue pas toujours ce qui relève de la documentation et ce qui relève de la reconstitution.
Certains médias tentent de répondre à ce défi en indiquant clairement qu’une image a été générée par intelligence artificielle. Cette transparence est essentielle, mais elle ne suffit pas toujours.
Le risque est encore plus grand dans un contexte où la confiance envers les médias est déjà fragilisée. Lorsque le public découvre qu’une image accompagnant un article n’est pas réelle, il peut finir par douter du reste du contenu, y compris lorsque les informations sont exactes. À force de mélanger images fictives et faits avérés, nous contribuons à installer une forme de confusion généralisée où tout devient potentiellement suspect.
À l’heure où les outils de création deviennent capables de produire des scènes d’un réalisme saisissant, la responsabilité des producteurs d’information n’a jamais été aussi grande. Dire la vérité ne consiste pas seulement à rapporter des faits exacts. Cela implique aussi de veiller à ce que les images qui les accompagnent ne fabriquent pas une autre réalité.
Car une histoire peut être vraie. Mais lorsqu’elle est illustrée par des images fausses, elle risque de conduire le public vers une compréhension faussée des faits. E$t dans la bataille contre la désinformation, cette nuance fait toute la différence.