Macky Sall et moi
Secret ? En me recevant le lundi 22 novembre 2021, le président Macky Sall me met dans la confidence d’une décision majeure : la restauration du poste de Premier ministre. Il me précise toutefois que celui‐ci ne sera pas nommé avant les élections territoriales du 22 janvier 2022. Pour rappel, le Président avait lui‐même sup‐ primé la fonction primatoriale en mai 2019. La suppression de cet autre poste très convoité est intervenue après sa réélection pour un second mandat. Il me demande de garder la primeur, pour ne pas dire le secret, jusqu’au mercredi suivant, jour de réunion hebdomadaire du conseil des ministres. Chose promise...
Je partage tout de même l’information avec mes proches collaborateurs du groupe Emedia avec l’accord de ne la diffuser qu’à la date convenue. ITV ne se privera pas, le jour venu, le plaisir de faire une Édition spéciale avec une longueur d’avance sur ses concurrents. Promesse tenue.
Au cours de l’entretien, en plus du sort réservé au poste de Premier ministre, je ne me suis pas empêché de pousser la curiosité pour savoir l’intention réelle du président Macky Sall par rapport au « troisième mandat ». Le pays en bruit et l’occasion est belle d’aller à la source. Je ne réussis pas à décrocher le scoop, dans le sens du oui ou celui du non. Il esquive habilement la question, ce qui rappelle son célèbre « ni oui, ni non » lâché lors d’un entretien avec la presse au Palais présidentiel, la veille du Nouvel An, en 2020. Cependant, le maître de céans me répond sous forme de parabole. Avec force, il martèle qu’il ne cédera à aucune pression tout en affichant sa détermination à faire face « à toute entreprise de déstabilisation par des mouvements radicaux ». « J’ai à cœur d’assurer la stabilité du pays quelle que soit la décision que je vais prendre », promet‐il (...)
Mes relations avec le président Macky Sall ont connu une évolution en dents de scie. Elles ont connu des hauts et des bas en fonction des débats : tantôt cordiales, tantôt tendues. Elles n’ont cependant pas rompu.
(…) Un soir de jour de tabaski, un appel privé ou appel masqué s’affiche sur mon téléphone. C’était le temps où le cellulaire n’était pas très répandu comme aujourd’hui (...) Je décroche en me disant, vu l’appel anonyme, qu’il s’agit sûre‐ ment d’une personnalité. Ce genre d’appels était encore l’apanage du « Sénégal d’en haut » avant qu’il ne soit accessible au « Sénégal d’en bas ». Au bout du fil, une voix nasillarde et unique en son genre. Bien que surpris par le coup de fil inattendu, je la reconnais tout de même : le Premier ministre Macky Sall himself. Je lui retourne ses salutations avec la déférence due à son rang de chef du gouvernement et de l’aîné qu’il est. Nous sacrifions au rituel de présentation des vœux de l’Aïd et nous en arrêtons à l’échange d’amabilités. Le nouvel homme de confiance du président Abdoulaye Wade qui a pris le relais d’Idrissa Seck à la Primature, en avril 2004, n’a pas évoqué de sujets politiques au cours de notre conversation. Il faut dire que cela arrive rarement chez les hommes politiques. J’en fais le constat sans pour autant être candide.
Amertume présidentielle
(…) Après les émeutes de mars 2021 qui se sont soldées par plusieurs morts : 13 manifestants tués selon le bilan établi par les autorités, le président Macky Sall nous accueille, Alassane Samba Diop et moi, en sa résidence privée de Mermoz. En tant qu’éditorialistes, nous sommes curieux de savoir comment le premier des Sénégalais a vécu la crise politique consécutive aux accusations de « viols et menaces de mort » contre le député et leader de l’opposition Ousmane Sonko, portées par la jeune employée d’un salon de beauté du nom de Adji Raby Sarr. A l’appel du Mouvement de défense de la démocratie (M2D), de violentes manifestations avaient éclaté dans plusieurs localités du pays. En tenue relax du dimanche et confortablement installé dans un canapé du salon, le chef de l’Etat nous livre ses sentiments avec un mélange de sérénité et d’amertume.
Il commence par souligner la position éditoriale de notre groupe, qu’il juge « responsable et républicaine ». Après tout, c’est un devoir professionnel dont nous nous acquittons du mieux que nous pouvons depuis que nous avons embarrassé le métier. Notre hôte y va ensuite de ses confidences avec le recul qui sied. « Nous étions à deux doigts du chaos et du renversement d’un président démocratiquement élu », lâche‐t‐il en s’empressant d’ajouter : « Mais l’Etat est resté debout. »
Tirant les enseignements de ce qu’il s’est passé, le président de la République parle de la nécessité de réformer les Forces de défense et de sécurité en matière de maintien de l’ordre. Pour lui, il faut redéfinir le rôle de chacune des entités : police, gendarmerie et armée, pour une meilleure efficacité dans leur déploiement.
Le Chef suprême des Armées n’hésite pas à parler de « dysfonctionnements » dans le rétablissement de l’ordre. Ces manquements ont‐ils justifié le départ dans la foulée, en avril 2021, du général Jean‐Baptiste Tine du Haut commande‐ ment de la Gendarmerie nationale ? Certains observateurs n’ont pas manqué de le penser en qualifiant ce départ de « limogeage » pur et simple. « Gouverner, ce n’est pas humilier, M. Le Président ! », s’est alors écrié l’éditorialiste Mamadou Oumar Ndiaye dans le journal « Le Témoin ». A la même période, un autre éditorialiste, Madiambal Diagne livre une autre lecture dans « Le Quotidien ». Diagne est mon invité dans l’émission « Jury du Dimanche » d’iRadio. Il confie que « le général Tine était à 3 mois de la retraite mais le président Macky Sall a voulu le garder pour lui permettre de partir avec les honneurs ».
Que s’est‐il passé entre‐temps ? Madiambal a son idée sur la suite inattendue : « Après les évènements de mars (2021), le capital confiance s’était beaucoup érodé sur le plan sécuritaire. Il fallait donc une reprise en main du commandement de la gendarmerie. »
Toujours est‐il que le général Jean‐Baptiste Tine est remplacé par son second, le général Moussa Fall. Quelques mois plus tard, en novembre 2021, Tine est tiré de sa retraite pour être nommé au poste d’ambassadeur du Sénégal en Russie. Puis est survenu le changement de pou‐ voir le 24 mars 2024. Avec la formation du gouvernement conduit par Ousmane Sonko, Jean‐Baptiste Tine hérite du portefeuille de l’Intérieur et de la Sécurité publique. Quant à son successeur au Haut commandement de la Gendarmerie, le général Fall, lui aussi aujourd’hui à la retraite, a cédé son fauteuil en avril 2024 au général de division Martin Faye.
Au sein de la Grande muette, on assiste alors à un jeu bruyant de chaises musicales et… de galons. L’histoire révèlera peut‐être un jour les secrets de ce remue‐ménage inhabituel.
La morale de l’histoire est que, quand bien même elle aurait été tendue au plan politique, ma relation avec le Président Macky Sall est restée intacte au plan personnel. Tient‐il plus rigueur des bas que des hauts dans cette évolution en dents de scie ? Par prudence, une réponse de normand sied le mieux : p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non (...)
Sa candidature désormais officielle au poste de Secrétaire général de l’ONU, portée par le président exercice de l’Union africaine, le Burun‐ dais Évariste Ndayishimiye, confirme qu’il ne faut jamais jurer de rien. Je la soutiens avec la conviction qu’il y a une vie après le pouvoir, à plus forte raison pour un « jeune retraité » de la trempe de Macky Sall. Des exemples, il en existe à foison dans le monde.
Remplacer António Guterres à la tête de l’Organisation des Nations unies, c’est le mal que je lui souhaite. De mon point de vue, l’ancien dirigeant sénégalais expose dans son dernier ouvrage, L’Afrique au cœur, une vision du multilatéralisme, avec ses défis présents et futurs, qui mérite d’être mise en œuvre (…)