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Par Rama Yade
Ce que la Coupe du monde de football dit de l’Afrique
Des Lions de la Teranga aux Eléphants, en passant par les Super Eagles ou les Requins Bleus, les sélections africaines ont confirmé que le continent n’était plus un simple outsider, mais un acteur majeur du football mondial.
 
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C’est une chance d’habiter un pays au moment où il accueille la Coupe du monde de football, l’évènement le plus regardé de la planète. Même si le football -appelé soccer aux Etats-Unis- n’est pas le sport numéro 1 des Américains, il est de plus en plus populaire. Cette chance est encore plus grande lorsqu’elle permet d’assister aux exploits des équipes africaines. Des Lions de la Teranga aux Eléphants, en passant par les Super Eagles ou les Requins Bleus, les sélections africaines ont confirmé que le continent n’était plus un simple outsider, mais un acteur majeur du football mondial. Pourquoi alors les gouvernements africains continuent-ils à sous-estimer le sport comme politique publique ?

Zohran Mamdani et France-Sénégal

J’ai assisté au match France-Sénégal au MetLife Stadium, dans les environs de New York, devant près de 80 000 spectateurs. Vingt-quatre ans après l’exploit historique de Séoul en 2002, où le Sénégal avait battu le champion du monde en titre, les Lions de la Teranga retrouvaient les Bleus dans une ambiance électrique. Les rues de New York étaient envahies de maillots de Kylian Mbappé et de Sadio Mané, auxquels se mêlaient ceux des Knicks, et de leur héros, Jalen Brunson, récemment couronnés champions Nba. Malgré les contraintes de visas et le prix élevé des billets, des milliers de supporters sénégalais avaient fait le déplacement. Il faut dire que New York est la ville américaine qui compte le plus de Sénégalais. D’ailleurs, le maire de New York, Zohran Mamdani, qui les avait déjà remerciés pour leur mobilisation pendant sa campagne, semble s’être rangé de leur côté : «J’avais 10 ans quand le Sénégal a battu la France. Ce tournoi, c’était la première fois que mon père m’a laissé être en retard à l’école.» En parlant des Lions de 2002, il témoignait : «Leur héritage perdure dans le cœur de tant de gens dans notre ville et de millions d’autres à travers le monde. La grandeur ne s’estompe jamais. Oui, avec liberté, égalité, fraternité et Mbappé, la France est à nouveau aujourd’hui la grande favorite. Mais jamais, jamais, ne sous-estimez jamais les Lions de Teranga. Senegal Rekk.» Le football démontrait une fois encore sa capacité unique à mobiliser les peuples au-delà des frontières. Cette ferveur n’est pas seulement sportive. Au pays du dollar, elle est aussi économique, diplomatique et politique.

Le sport, négligé des gouvernements africains

Depuis plusieurs années, les performances africaines ne relèvent plus du hasard. Elles sont le résultat d’investissements croissants dans la formation, les académies, la professionnalisation des fédérations et les infrastructures. Des pays comme le Maroc ont démontré qu’une stratégie nationale cohérente pouvait produire des résultats durables, culminant avec leur historique demifinale en 2022 et leur statut de coorganisateur de la Coupe du monde 2030. Le Sénégal, champion d’Afrique, ou la Côte d’Ivoire, vainqueur de la Can 2023, illustrent également cette montée en puissance.

Pourtant, cette réussite contraste avec la place encore marginale qu’occupe le sport dans les politiques publiques africaines. Dans la plupart des gouvernements, les ministères des Sports disposent de budgets limités, sont peu associés aux grandes décisions économiques et occupent un rang protocolaire secondaire. Le sport reste souvent considéré comme un divertissement, qui intéresse les pouvoirs quand les équipes nationales gagnent, alors qu’il constitue un formidable levier de développement.

Une industrie en plein essor

La première leçon de cette Coupe du monde est économique. 

L’industrie mondiale du sport connaît une croissance plus rapide que de nombreux secteurs traditionnels. Les grandes franchises sportives valent désormais plusieurs milliards de dollars, tandis que les droits audiovisuels, le marketing, les équipements sportifs, le tourisme et l’événementiel génèrent des revenus considérables. La vente de Chelsea en 2022 reste la transaction de référence dans le football mondial à 5, 3 milliards de dollars, avant d’être dépassée par la vente des Washington Commanders en 2023 pour 6, 05 milliards de dollars et d’autres grandes franchises américaines de la Nba (les Los Angeles Lakers en 2025 à 10 milliards de dollars et les Boston Celtics à 6, 1 milliards).

Pour l’Afrique, le potentiel est immense. Déjà, la Coupe d’Afrique des nations qui s’est tenue au Maroc a généré une augmentation de revenus de 90% par rapport à l’édition précédente. Cette croissance est à garder en tête alors qu’approchent les Jeux Olympiques de la Jeunesse à Dakar, les Jeux africains en Egypte, ainsi que la Can au Kenya-Tanzanie-Ouganda- et, bien sûr, la Coupe du monde co-organisée par le Maroc en 2030.

Investir dans les infrastructures sportives, les académies, les ligues professionnelles et les industries créatives associées permettrait de créer des centaines de milliers d’emplois pour une jeunesse africaine en forte croissance démographique. Tout le monde ne peut pas être Sadio Mané, mais les jeunes peuvent avoir accès à de nombreux emplois dans le sport : infirmiers, agents sportifs, gestionnaires d’infrastructures sportives, commerciaux, journalistes… Selon la Banque mondiale, l’économie du sport en Afrique pourrait atteindre 20 milliards de dollars d’ici 2035. Chaque stade moderne peut devenir un véritable pôle de développement urbain, attirant commerces, transports, hôtels et investissements privés. Le sport ne doit plus être perçu comme une dépense publique, mais comme une classe d’actifs capable d’attirer des fonds souverains, des investisseurs institutionnels et des capitaux privés.

Un soft power puissant

La deuxième leçon est diplomatique. 

Aucun autre événement, à l’exception peut-être des grandes célébrations religieuses, ne rassemble simultanément autant de personnes qu’un match de football. Lorsqu’une sélection africaine brille sur la scène mondiale, c’est l’image de tout un pays qui change. Il suffit de regarder le parcours du Cap-Vert pour sa première participation en Coupe du monde. Les victoires renforcent l’attractivité économique, stimulent le tourisme, favorisent les échanges culturels et contribuent à construire une marque nationale positive. Cela ne se limite pas qu’au football. On se souvient encore comment, lors de la Coupe du monde de rugby de 1995 en Afrique du Sud, le Président Nelson Mandela avait revêtu le maillot et la casquette vert et or des Springboks, autrefois symboles de la suprématie afrikaner, au moment de remettre le trophée au capitaine François Pienaar. Ce jour-là, devant les yeux du monde entier, Madiba a posé les bases de la toute nouvelle République d’Afrique du Sud sous le symbole de l’unité nationale

Un levier de développement

Le sport est probablement l’un des rares domaines capables de rassembler des sociétés profondément divisées par les clivages politiques, ethniques ou religieux. Il transmet des valeurs de discipline, de mérite, de respect des règles et de dépassement de soi. Il favorise également l’inclusion des femmes, des jeunes et des populations les plus vulnérables. L’exemple américain est éclairant. En favorisant l’accès des filles au football, alors peu pratiqué dans le pays même par les hommes, l’adoption du Title IX en 1972 a démocratisé l’accès des filles américaines à l’université dans un pays où l’excellence sportive donne accès aux études supérieures. Une politique sportive ambitieuse peut durablement transformer une société.

Les gouvernements africains disposent aujourd’hui d’une opportunité historique, de voir au-delà des équipes nationales. La jeunesse du continent est la plus nombreuse du monde ; son talent sportif est reconnu sur tous les terrains de football, de basket-ball ou d’athlétisme. L’enjeu consiste désormais à transformer cet avantage naturel en stratégie nationale. Des pays comme le Rwanda qui investit dans le basketball, le cyclisme et demain la Formule 1, l’ont bien compris

Cela suppose d’intégrer pleinement le sport dans les politiques de développement, d’éducation, de santé, d’urbanisme, d’investissement et de diplomatie. Cela implique également de codifier l’organisation du sport, de réinstaller des équipements sportifs dans les écoles et dans les quartiers, de développer des partenariats avec le secteur privé et d’accompagner les athlètes dans leur reconversion afin qu’ils puissent, demain, mettre leur expérience au service de la vie publique

La leçon de Kwame Nkrumah

Quel que soit leur parcours final, la Coupe du monde 2026 qui, pour la première fois, a vu 9 équipes africaines accéder aux 16es de finale dans une compétition désormais à 48 équipes, aura montré que l’Afrique possède déjà les talents capables de rivaliser avec les meilleures nations, sans parler de toutes les autres équipes qui comptent des Africains d’origine dans leurs rangs - presque toutes celles engagées dans ce Mondial. Ce n’est qu’un juste retour des choses : n’est-ce pas l’Afrique, sous le leadership du President ghanéen Kwame Nkrumah, qui avait boycotté la Fifa lors de la Coupe du monde de 1966, pour revendiquer davantage de places pour les équipes africaines dans une Coupe du monde qui se limitait outrageusement aux équipes européennes ? Ce faisant, Nkrumah avait posé les bases du panafricanisme, par le biais du sport.

Le véritable défi n’est pas sportif, en effet ; il est politique. Les pays qui considéreront le sport comme un secteur stratégique disposeront demain d’un avantage économique, diplomatique et social considérable. Le sport n’est pas une distraction. Pour l’Afrique, il peut devenir l’un des moteurs de sa croissance, de son développement et de son rayonnement international au XXIè siècle. 

Rama Yade
Directeur Afrique, Atlantic Council Ancien ministre des Sports en France

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