(SenePlus) - À l'occasion du centième anniversaire d'Abdoulaye Wade, célébré ce 4 juin 2026 à Dakar en présence du gouvernement, du corps diplomatique et des cadres du Parti démocratique sénégalais (PDS), le président de la République Bassirou Diomaye Faye a prononcé un discours d'une portée qui déborde largement le cadre mémoriel. Devant l'assistance réunie au Grand Théâtre National, il a choisi de mettre en lumière trois vertus cardinales de l'ancien chef de l'État : la patience, le respect de l'adversaire et la primauté de la nation. La deuxième, en particulier, sonne comme un message adressé au Sénégal d'aujourd'hui.
Wade, modèle d'une politique sans haine
Le chef de l'État a pris soin de retracer la trajectoire de l'opposant Wade, celle d'un homme qui a connu « la prison, la suspicion, les procès, l'exil intérieur de l'opposant que l'on cherche à faire taire », selon ses propres mots dans le discours. Pourtant, jamais Wade n'a versé dans la rancœur. Faye a rappelé le geste resté célèbre de la campagne de 2000 : en pleine course à la présidentielle, alors qu'il sentait déjà la victoire à portée, Wade avait pris le temps d'aller rendre visite à la mère de son rival Abdou Diouf. « Rien ne l'y obligeait, a souligné Faye. Et c'est pour cela justement que le geste dit tout. »
Ce moment a été prolongé par un autre, encore plus fondateur : la nuit du 19 mars 2000, quand Diouf reconnut sa défaite et tendit la main à son vainqueur. Wade la reçut sans esprit de revanche, « épargnant au pays les convulsions que tant d'autres ont connues ». Pour Faye, ces deux gestes forment ensemble « l'une des plus belles pages de notre histoire, celle où le pouvoir se transmet par la seule volonté du peuple et dans la grandeur ».
Il en a tiré une leçon universelle : « L'adversaire d'aujourd'hui n'est pas un ennemi. C'est un compatriote qui voit le pays autrement et avec lequel il faudra, une fois le combat terminé, continuer d'habiter en paix la même maison Sénégal. On peut s'opposer sans se déchirer et se succéder sans se détruire. »
Un discours qui résonne dans la crise Faye-Sonko
Ces mots, prononcés à haute voix et devant caméras, ne peuvent s'entendre dans le vide. Le Sénégal traverse depuis plusieurs mois une turbulence politique majeure au sommet même du pouvoir. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, les deux figures fondatrices du projet Pastef, ont consommé une rupture publique et fracassante. Sonko, limogé de son poste de Premier ministre, a été depuis porté à la présidence de l'Assemblée nationale, une trajectoire qui dessine deux pôles de pouvoir en tension permanente au sein d'un même camp.
Dans ce contexte de défiance interne, l'hommage appuyé à la sagesse de Wade prend une couleur particulière. Faye ne dit pas « Sonko » — il ne le dit jamais dans ce genre d'exercice —, mais il dit que « nos désaccords, si profonds soient-ils, demeurent des désaccords entre frères et sœurs » et que « aucune querelle, si vive soit-elle, ne mérite que l'on déchire le pays qui nous est commun ». Il dit aussi que Wade lui a appris « que l'adversaire d'un jour n'est pas un ennemi et qu'il peut même devenir le partenaire du lendemain ».
Est-ce une main tendue ? Un cadrage doctrinal de sa gouvernance ? Une leçon destinée aux militants des deux camps qui s'affrontent sur les réseaux sociaux à coup d'invectives ? Probablement tout cela à la fois.
Un hommage qui transcende le PDS
Au-delà de la lecture politique immédiate, Faye a tenu à inscrire cet hommage dans une dimension nationale assumée. « Le président Wade n'appartient plus au PDS seul, ni à ceux qui l'ont aimé, ni même à ceux qui l'ont combattu. Il appartient au patrimoine de notre nation », a-t-il déclaré, justifiant son haut patronage accordé à la célébration malgré la distance idéologique qui sépare son camp du parti fondé par Wade.
Évoquant la longue obstination de l'opposant Wade — vingt-six ans et quatre défaites électorales avant la victoire de 2000 —, il a également adressé un message à la jeunesse : « Rien de durable ne naît dans la précipitation. Les plus justes causes sont presque toujours les plus patientes. »
Pour finir, le président a quitté le registre solennel pour s'adresser directement au centenaire dans une confidence rare : « Aux heures où la fonction est la plus solitaire, il est des présences anciennes vers lesquelles l'esprit se tourne. La vôtre est assurément de celles-là. » Avant de conclure : « Vivez longtemps parmi nous, monsieur le président. Le Sénégal n'a pas fini d'apprendre de vous. »