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Les belles de feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Khady Fall Faye-Diagne ou une poésie sensible à la douceur de la terre historique
EXCLUSIF SENEPLUS - À chaque poème, une résonance en langue wolof, comme pour conjurer le sort d’écrire en langue étrangère et pour refuser de vivre dans l’errance de soi-même
 
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1001533
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

La poésie est un genre littéraire qui utilise le langage pour parvenir à créer des images, des sonorités, des rythmes inventifs et des émotions. La poésie est une forme stylistique qui cherche à éveiller la sensibilité du lecteur tout en l'éduquant à la vivacité de l’esprit d’une langue. Par sa forme imaginative, la poésie témoigne d'une utilisation créative du langage qui est à la poursuite infinie du verbe. 

La poésie de Khady Fall Faye-Diagne est une douce plongée dans les murmures de la terre et des paysages qui, à eux-seuls, sont des espaces poétiques inépuisables. Mais c’est par l’étrangeté d’une langue métissée par l’histoire et par l’exil, que la poétesse se questionne et poétise sur un fond naturaliste et parabolique : 

Furieuse folie folle furie je ne suis plus dompteur des mots 

brasier 

Ces mots étouffés se meurent dans un nuage évanescent 

Je puise dans cette langue autre les mots d’ailleurs les

mots d’antan 

À chaque poème, une résonance en langue wolof, comme pour conjurer le sort d’écrire en langue étrangère et pour refuser de vivre dans l’errance de soi-même. Cet attachement au phrasé originel se combine à une métrique libre, poésie à la figure classique, prose poétique ou encore assemblage de fragments qui explosent en éclats fulgurants, délivrées de ponctuation : 

Je rêve d’un gueuloir ! 

Fendre la chape de plomb Desserrer le corset Voyager en

soi Baigner dans une eau de joie S’orner d’une toge lumière

Habiter ses mots Vasistas pays de mots 

 

Ici la poétesse est dans une double quête, celle de la forme poétique et celle de la résonance du déracinement dans sa propre création stylistique : 

Peuple, fils du baobab

Je foule la drue latérite rouge qui contourne les mots du

dedans 

Gravés à la sève noire broyée par le chamane diseur de mots

cachés 

Ce retour à la terre natale s’accompagne d’une longue descente au royaume de l’enfance et des origines. La poétique se construit autour de ce qui se cache derrière les paroles, derrière les masques d’une histoire qu’il faut éclairer encore pour la faire renaître, sans compromission mais tout en poésie délicate : 

Enfant, lave tes plaies à la fureur des houles salées 

Que ton corps brûle et te plonge dans la transe des premiers 

cris

Enfant, apprends le verbe qui a forgé ton Histoire 

Enfant, écoute le son véridique du chant glorieux de tes 

Ancêtres

Et le chant se compose et psalmodie des refrains qui retrouvent une place essentielle dans l’anomalie de l’histoire. Le souvenir se fait récit comme un conte qui ressurgit dans les vagues de la réminiscence, avec des anaphores lancinantes : 

M’obsède le Chant de Niani

Niani bagn na ! 

M’envahissent les refrains assourdissants du chant de Niani

Ce chant du Pays Noble et des Guerriers Téméraires 

M’obsède le Chant de Niani

Niani bagn na ! 

Niani a repoussé la percée de l’envahisseur 

Niani joyau du passé rejaillit dans ma mémoire gelée 

Ainsi le travail esthétique de Khady Fall Faye-Diagne est à son apogée dans cette poésie entêtante qui célèbre la mémoire et le patrimoine culturel souverain qui détrône toutes les conventions stylistiques pour laisser jaillir un art singulier, une habileté littéraire sensible et profonde : 

Je suis né entre les remous du ressac,

surgi du chaos d l’arrachement,

Je vogue dans les gouffres abyssaux,

voiles tendues vers le pays doré

En toute liberté, la prose poétique se combine à tout un écheveau tissé d’une matière hybride, inspirée d’une expérience métaphorique grandiose qui fait de la poétesse une chercheuse d’or :

Comme une procession blanche de divines houris, beautés célestes d’un paradis figé dans l'éternel, les fils d’Ariane, entortillés dans les toiles de la mémoire, culbutent, espiègles, dans une chute vertigineuse 

Et la poésie se fait récit, comme la narration des souvenirs qui s’entrechoquent, à la langue très travaillée et d’un rare saisissement. L'envoûtement poétique fonctionne comme le déclencheur d’un appareil photo qui voudrait capter toutes les lumières et faire fondre les obturateurs de la conscience historique : 

Nous apprîmes auprès de nos aînés la langue de lait, la langue apaisante de la mère lorsqu'elle tend le sein à son enfant, la langue du dernier souffle, marmonnée quand l’âme se détache du corps. 

Nous apprîmes la langue des couleurs chatoyantes, des parfums envoûtants et des accents chantants, des fêtes aux échos résonnants d'allégresse. 

 

Et comme un credo, de courts poèmes introduisent les chapitres, comme des refrains poignants qui ne cessent de courir sur les pages, formant ainsi une empreinte poétique au lyrisme bouleversant : 

Je suis né dans ce royaume d’enfance dessiné à l’encre de sang

où l'énigme du monde se dévoile par la magie du verbe,

où le bonheur se cultive au son du Takam-takam

où l’amour du savoir s’éduque par le surgissement de l’éblouissement 

Khady Fall Faye-Diagne, en talentueuse chercheuse de métaphores, s’appuie sur une esthétique lancinante et déchirante qui fait de sa prose une création ailée de la poussière des airs, des mers et de la terre.

Je suis né sur la terre plurielle,

où l’Un se conjugue au pluriel,

fils de la boue, sexe de soleil et de miel,

fils de Sémite, enfant de Kémite,

frère de Caucase, sang de Créole

Je suis né sur la terre du métissage,

la terre de l’entre-deux,

cette petite île jetée par les vents alizéens 

Au beau milieu de l’Atlantique  

Ainsi la poésie de Khady Fall Faye-Diagne est un ravissement, une complétude poétique qui se distingue par la singularité du style et l’extrême attention faite à la croissance des mots et à leur prosodie majestueuse. 

Amadou Elimane Kane, écrivain poète.
Balades en blues - Sur la Venise du Sud, éditions de l’Harmattan, Dakar, 2022. 

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