Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire.
Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
L’appropriation réelle de notre patrimoine historique est un élément fondateur de notre identité. On peut dire qu’il existe un lien entre la littérature, sous toutes ses formes, la mémoire et la Renaissance Africaine. C’est ainsi que l’on peut dire que la littérature, et en particulier la tradition orale, joue un rôle permettant de mettre en lumière le patrimoine historique et culturel et œuvrer ainsi pour la Renaissance Africaine.
Sur le socle fondateur des civilisations, la littérature tient une place prépondérante. C’est le médium qui met en exergue l’héritage culturel, historique et social. Elle est un des symboles de la mémoire collective, elle est une inscription conjuguée à tous les temps. C’est encore plus vrai quand il s’agit de la transmission des légendes anciennes à travers les contes qui s’appuient sur l’histoire et les mythes fondateurs.
Par sa nature intemporelle, la tradition orale représente un espace d’expression singulier tourné vers la liberté, la créativité tout en étant le reflet de l’humanité. Elle est un art majeur, créée par les hommes pour raconter, témoigner et constituer ainsi le tissu mémoriel de plusieurs générations. Elle contribue à l’enrichissement de la pensée et à éclairer les patrimoines historiques et culturels, elle en est le témoin puissant.
Quand on questionne la problématique du lien entre patrimoine culturel et renaissance africaine, il convient de rappeler un paradigme fondamental qui consiste pour le peuple africain à recouvrer la connaissance de soi, la confiance en soi et l’estime de soi. La renaissance africaine est une démarche qui propose un ensemble de valeurs en rupture avec les représentations afro-pessimistes et qui doit s’accompagner d’une unité culturelle avec la réappropriation du patrimoine artistique, littéraire et historique ainsi que l’exercice des langues nationales pour faire vivre le récit africain.
C’est ainsi que la littérature africaine doit être au service de la réhabilitation historique pour que chacun puisse se réapproprier, de manière durable, son patrimoine culturel qui permet la connaissance de soi, la reconstruction de soi et la perception profonde de son histoire.
Le conte, tel qu’on le définit, est un récit d'aventures imaginaires destiné à distraire, à instruire en amusant et en captivant son auditoire. Le conteur est aussi le créateur du récit par l’imbrication de sa personnalité et des échappées qu’il peut trouver sur son chemin. Il s’approprie les récits tout en composant sa propre trajectoire, il peut décider de la dynamique de son verbe, tout en faisant participer ses auditeurs avec l’émission d’hypothèses pour la poursuite du conte. Le conte, de tradition orale, est un espace de création, d’invention et d’interprétation qui puise dans les symboles, les mythes, le merveilleux et les légendes.
Le travail de Souleymane Mbodj s’inscrit dans cette démarche d’appropriation du récit africain et de manière profondément pédagogique. En effet, il propose de comprendre le rôle de la tradition du conte dans la société africaine en même temps qu’il rappelle son caractère universel. Il s’appuie sur l’organisation linguistique et ethnologique de l’Afrique de l’Ouest pour ainsi réhabiliter le patrimoine historique et culturel. Il prend en compte le brassage linguistique dans une même pratique, celle de la tradition orale qui permet la pensée, l’éducation morale, la philosophie, la culture et l’histoire par cette transmission de génération en génération. Car la force de la tradition orale est sa capacité à circuler librement, sans médium écrit, formant ainsi la mémoire d’une civilisation. Chaque conteur est une entité, un passeur d’histoire et de mémoire. L’autre aspect du conte véritablement tourné vers la pédagogie est de permettre à l’enfant d’exercer très jeune son intelligence, de développer ses capacités auditives lui facilitant ainsi l’accès à la lecture reliant les sons au sens de l’écrit. Il propose à cet effet en fin d’ouvrage un « atelier créatif » aux éducateurs, aux enseignants pour permettre à l’enfant d’expérimenter lui-même l’exercice du conte. Ce paradigme de puiser dans le patrimoine historique, linguistique, culturel et social et de le transmettre afin que chaque génération s’approprie son identité et son histoire appartient bien à la démarche de la renaissance africaine.
Ici, Souleymane Mbodj œuvre pour la Renaissance Africaine en questionnant, jusque dans les détails, l’héritage historique du continent, les croyances cosmogoniques, leurs significations et leurs origines. Il est certain que la réussite de la littérature africaine dépend de sa capacité à cerner et à interpréter les finesses et les subtilités des systèmes de pensées africaines. C’est pourquoi l’appropriation de l’héritage historique et culturel est un des piliers fondateurs de la renaissance.
Et Souleymane Mbodj est un conteur artistique hors-pair et chercheur car il convoque toute la panoplie africaine, historique et culturelle, qui engage des réflexions sur la transmission, la pédagogie, la richesse linguistique et les moyens de les mettre en œuvre. Et comme il est un musicien accompli, il ajoute à ces Mille ans de contes une sonorité personnelle et musicale et profondément tournée vers une incarnation du récit africain.
Souleymane Mbodj nous rappelle aussi que l’histoire de l’Afrique est présente partout dans le monde, à travers sa trans-culturalité et sa perpétuelle créativité dans les arts majeurs de l’époque contemporaine. L’inventivité africaine est un flamboyant fleuri, un baobab enraciné dans l’héritage historique, un palmier moderne dressé vers le ciel, autant de symboles qui se régénèrent à travers les récits contés.
Et à travers l’enchantement du conte et ses caractéristiques alchimiques et surprenantes qui révèlent l’imaginaire, Souleymane Mbodj fait de notre patrimoine une littérature sûre d’elle, ancrée dans son espace historique et culturel, attachée à ses richesses, défendant ses valeurs, utilisant ses potentiels, son intelligence, qui relève le défi du récit africain dans toutes ses dimensions cosmogoniques.
Amadou Elimane Kane, écrivain poète.
Mille ans de contes, Afrique, Souleymane MBODJ, éditions Milan Jeunesse, 2010.
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