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Par El Hadji Amadou Niang
La Coupe du monde de football dans l’Amérique de Trump
L’universel n’existe donc jamais indépendamment des conditions politiques qui le rendent possible. La responsabilité des institutions sportives internationales, notamment de la FIFA, est dès lors engagée
 
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1005643
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L’universel sportif à l’épreuve de la souveraineté

Il est des événements qui excèdent leur propre objet. Sous l’apparence du jeu, ils disent quelque chose de la condition du monde. La Coupe du monde de football appartient à cette catégorie rare. Tous les quatre ans, elle rassemble ce que l’histoire sépare, rapproche ce que la géographie éloigne et met en relation ce que la politique oppose. Pendant quelques semaines, les nations, les peuples et les cultures se retrouvent dans une même arène symbolique, comme si l’humanité cherchait à se penser elle-même à travers le miroir du sport.

Depuis l’intuition fondatrice de Jules Rimet, cette compétition porte une promesse qui dépasse le cadre sportif. Elle repose sur l’idée qu’une égalité symbolique peut suspendre, le temps d’un tournoi, les déséquilibres de puissance, de richesse et d’influence. La Coupe du monde devient ainsi une représentation du monde tel qu’il voudrait parfois se concevoir : pluriel mais réuni, fragmenté mais partageant un horizon commun.

Cette ambition confère au football une portée philosophique. L’universel qu’il invoque n’est pas abstrait : il se donne dans les corps, les déplacements, les rencontres et les présences. Il suppose la circulation, l’ouverture, et fait de l’hospitalité une condition de possibilité de l’événement.

Mais cet universel ne flotte pas au-dessus du monde. Il s’inscrit dans des territoires gouvernés par des États souverains. Il dépend de frontières, de visas et de contrôles administratifs qui rappellent que toute ouverture demeure conditionnée par des décisions politiques. Derrière la célébration du rassemblement mondial persiste ainsi une réalité silencieuse : celle de la souveraineté.

L’organisation de la Coupe du monde aux États-Unis, dans le contexte politique marqué par le retour affirmé d’une conception souverainiste portée par Donald Trump, met en lumière cette tension. Les difficultés rencontrées par certaines délégations, les restrictions imposées à certains officiels ou supporters et les contraintes pesant sur des ressortissants de pays ciblés par les politiques migratoires américaines ne relèvent pas seulement de la gestion administrative. Elles interrogent les limites contemporaines de l’universel.

Derrière ces situations se dessine une question centrale : que devient l’idéal d’une rencontre entre les peuples lorsque la frontière redevient le premier langage du politique ? L’universel sportif peut-il survivre lorsque l’État affirme son droit exclusif de contrôler l’accès à son territoire ?

Dans une première partie, il s’agira de montrer comment certaines pratiques observées lors du Mondial américain viennent éprouver, parfois silencieusement, les principes d’égalité, de dignité et d’hospitalité qui soutiennent l’idéal universel du football. Dans une seconde partie, le regard se déplacera vers une interrogation plus vaste : celle du retour de la souveraineté comme principe structurant de l’ordre international contemporain, et des tensions profondes qu’elle fait peser sur la promesse universaliste du sport.

I. Une mise à l’épreuve de l’égalité et de l’hospitalité                                                                  

L’universalité sportive ne se réduit pas à la participation d’équipes nationales. Elle implique que tous les acteurs, qu’il s’agisse des joueurs, des officiels ou des supporters, bénéficient de conditions d’accueil conformes à l’égalité proclamée. Elle est donc inséparable de pratiques concrètes.

Or plusieurs épisodes observés aux États-Unis interrogent cette effectivité.

L’arbitre somalien Omar Artan, malgré un passeport diplomatique et un visa valide, fut refoulé puis expulsé à son arrivée à Miami. Cet épisode pose une question simple mais essentielle : dans quelle mesure une reconnaissance sportive internationale peut-elle résister à une logique souveraine de filtrage ?

La sélection sénégalaise a, quant à elle, été soumise à des contrôles particulièrement stricts. L’accueil, censé incarner l’hospitalité de l’événement, s’est transformé en expérience de suspicion et de vérification prolongée.

La délégation haïtienne a connu des procédures administratives lourdes et des délais importants, alimentant l’idée d’une universalité appliquée de manière différenciée selon les origines.

Enfin, de nombreux supporters issus de pays africains et caribéens ont été confrontés à des refus de visas ou à des restrictions d’entrée. Or la Coupe du monde n’est pas seulement une compétition sportive : elle est aussi une forme de présence collective mondiale. Restreindre cette participation affecte directement sa dimension symbolique.

Pris isolément, ces faits pourraient apparaître contingents. Pris ensemble, ils révèlent une structure : celle d’un universel dépendant de dispositifs administratifs susceptibles d’en modifier la portée.

II. Le retour de la souveraineté et la limite de l’universel

Ces situations prennent un sens plus large lorsqu’elles sont replacées dans le contexte contemporain du retour de la souveraineté comme principe structurant de l’ordre international.

La souveraineté implique le contrôle des frontières, la maîtrise des flux et la définition autonome des conditions d’entrée sur un territoire. Elle constitue un principe fondamental de l’État moderne.

L’organisation d’un événement comme la Coupe du monde introduit toutefois une exigence particulière : celle d’une ouverture exceptionnelle à une participation mondiale. Cette ouverture entre en tension avec les logiques de fermeture inhérentes à la souveraineté.

Dans le contexte politique américain associé à Donald Trump, cette tension apparaît de manière particulièrement visible. La priorité donnée à la sécurité, au contrôle migratoire et à la souveraineté nationale traduit une conception affirmée de l’autorité étatique.

Dans ce cadre, les difficultés rencontrées par certaines délégations ne sont pas seulement des incidents administratifs, mais l’expression d’une logique où l’accès au territoire demeure strictement encadré par les prérogatives souveraines.

L’exemple de l’Iran illustre cette imbrication entre tensions géopolitiques et participation sportive, montrant que le football ne constitue jamais un espace totalement autonome du politique.

Dès lors, une question centrale se pose : l’universel sportif peut-il subsister dans un monde où la souveraineté s’affirme comme principe dominant des relations internationales ?

Conclusion générale

L’expérience du Mondial américain met en lumière une tension structurelle entre universel sportif et souveraineté étatique. Cette tension n’est pas accidentelle : elle est constitutive de l’organisation des compétitions mondiales.

La Coupe du monde repose sur une promesse universelle, mais elle dépend des États qui en contrôlent l’accès. L’universel n’existe donc jamais indépendamment des conditions politiques qui le rendent possible.

La responsabilité des institutions sportives internationales, notamment de la FIFA, est dès lors engagée. Elles doivent garantir que l’égalité proclamée se traduise dans des mécanismes concrets d’accès et de participation.

Enfin, la figure de Jules Rimet rappelle l’ambition fondatrice de ce projet : créer un espace de rencontre entre les peuples. Mais cette ambition demeure traversée de tensions. Faut-il y voir l’échec de l’idéal ou la preuve que l’universel n’existe que comme horizon toujours à reconquérir ?

Une dernière question demeure alors ouverte : la Coupe du monde restera-t-elle un espace d’universalité vécue, ou deviendra-t-elle le simple miroir des frontières du monde contemporain ?

M. El Hadji Amadou Niang, docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.

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