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Les belles de feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
La libéralisation des masques de la pseudo-démocratie
EXCLUSIF SENEPLUS - Ousmane Ndiaye relate, dans "L'Afrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril" des faits marquants, à la lumière d’une pensée transparente, qui nous permet de reconsidérer le processus idéologique de la démocratie en Afrique
 
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1001963
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

En littérature, un essai est une œuvre de réflexion portant sur les sujets les plus divers et exposés par l'auteur. Contrairement à l'étude, l'essai peut être polémique ou partisan.C’est également un examen minutieux des faits et des données pour fournir une compréhension détaillée des questions sociétales et où l’auteur exprime ses propres opinions et positions sur les sujets abordés. Le langage est soigné, minutieux et réfléchi pour transmettre des idées complexes, qui peuvent s’entrechoquer, mais toujours de manière accessible.

Un essai politique est un type de texte caractérisé par sa profondeur et son souci d’explorer divers aspects des systèmes politiques, des idéologies et des événements actuels. Les essayistes politiques combinent souvent des anecdotes historiques avec des observations personnelles pour créer des textes riches et nuancés qui permettent aux lecteurs de mieux comprendre les enjeux.

Démocratie vient du grec Demokratia que l’on traduit simplement par l'expression gouvernement du peuple. Or, c’est de ce départ étymologique que pourrait s’inspirer toute l’histoire de la démocratie, et particulièrement en Occident, car dès le début, elle inspire la polémique et la peur de voir le peuple prendre les rênes du pouvoir. 

Dans ces mêmes pages publiées sur SenePlus, dans la rubrique des Belles feuilles de notre littérature, j’ai consacré une recension sur l’ouvrage La démocratie contre la république - L’autre histoire du gouvernement du peuple de Ndongo Samba Sylla, qui nous explique que cette vision occidentale est en elle-même une illusion car elle a été, dans son histoire, plus largement combattue que défendue et qu’elle ne serait qu’une utopie destinée à étouffer la contestation du peuple pour préserver la caste des dirigeants.

Ainsi, l’ouvrage de Ousmane Ndiaye, L'Afrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril, se propose également de déconstruire une nouvelle invention fallacieuse sur le continent africain ou le mythe selon lequel l’Afrique refuserait la démocratie. Ousmane Ndiaye précise alors que cette affirmation est un détournement à la fois historique et épistémologique car, pour le dire de manière simple, l’Afrique, comme d’autres endroits du monde, a connu des périodes politiques conflictuelles, tout comme elle a connu des volontés démocratiques probantes et de fait, par sa position anthropologique, elle en est aussi certainement le berceau. 

Ousmane Ndiaye rappelle, si besoin est, que l’effondrement démocratique en Afrique est aussi le résultat de la colonisation. La colonisation a été la pire négation du désir démocratique en Afrique, tout impérialisme est anti-démocratique et procède par la liquidation de la démocratie elle-même. Tout comme il est entendu que la démocratie africaine existait bel et bien, dans toutes les périodes pré-coloniales, depuis bien plus longtemps qu’en Occident où la barbarie était plutôt la norme. Comme on l’a déjà souligné, l’Europe, et la France en particulier, ont toujours détesté l’idée de la démocratie et ce jusqu'au début du XXe siècle. 

Ce que conteste ici Ousmane Ndiaye est cette idée que la démocratie serait forcément issue de la pensée occidentale. Or, ceci est un mythe puisque l’on connaît son histoire très controversée en Occident et on ne peut bâtir une démocratie africaine sur ce principe. Ainsi, seul l’Occident serait démocratique, ce qui est historiquement faux mais savamment entretenu par des récits falsifiés, si l’on entend l’historicité de la démocratie en Afrique. 

Ce qu’il conviendrait plutôt de faire, c’est d’universaliser la démocratie du peuple sans en instrumentaliser les conventions et sans renforcer son caractère occidentalocentrisme. 

L'opposition politique aux régimes coloniaux, en faveur de l'indépendance, a produit la plupart du temps des trahisons laissant la place à des dictatures, des conflits civils, des putschs militaires, un souverainisme rageur et laissant croire que la démocratie était incontrôlable en Afrique. C’est seulement que l’intérêt des peuples n’a jamais prévalu sur la réussite d’une élite qui se veut savante, élue et soi-disant animée par une sensibilité démocratique qu’elle aurait acquise auprès des Occidentaux. 

Ainsi, Ousmane Ndiaye enfonce le clou en indiquant que ce sont des fictions démocratiques, plutôt tournées vers le souverainisme ou encore embrigadées par une forme d’évangélisation démocratique, entretenue par l'ingérence étrangère. Il dénonce également le néo-panafricanisme qui s'arqueboute sur l'opposition à l’Occident comme s’il était au centre  et qui oublie ainsi de se focaliser sur l’Afrique. En effet, le panafricanisme historique est une lutte pour les droits fondamentaux, la liberté et la restitution de la pensée critique africaine. 

Ainsi, Ousmane Ndiaye nous propose ici d’examiner, à travers plusieurs situations géopolitiques, des faits historiques qui mettent en scène la question de la démocratie en Afrique. Par ses analyses pertinentes, l’auteur décompose le schéma du prétendu socle de la démocratie, qui s’inspirait du modèle occidental sans l’interroger, par une contestation en règle. 

Ousmane Ndiaye, rédacteur en chef Afrique de TV5 Monde, responsable Afrique de Courrier International, correspondant au Sahel et reporter dans la presse sénégalaise, est un grand spécialiste des questions géopolitiques en Afrique. Il est sur le terrain et est le témoin direct des événements politiques qui se déroulent sur le continent africain. Son implication et sa parole ont valeur de légitimité tant au niveau des enjeux géopolitiques que dans le cadre journalistique, renforcé par la profondeur des enquêtes d’investigation documentées qu’il conduit. Son écriture est à la pointe de fines observations et de la contradiction argumentée pour faire émerger une forme de vérité que l’on ne peut contester, avec un style au cordeau, très accessible et qui atteint son but, celui de témoigner tout en nous faisant réfléchir.

Dans le chapitre consacré aux mythes, Ousmane Ndiaye déboulonne plusieurs situations qui conduisent à l’étouffement programmé de la démocratie africaine. Parmi celles-ci, il aborde les questions de la lutte dévoyée contre l’impérialisme, de la radicalisation du panafricanisme qui ne serait que l’expression d’un populisme dangereux, de la prolifération d’une forme de légitimation des régimes militaires, à travers notamment l’histoire politique du Mali sur une période de trente ans, de l’ingérence étrangère et des stratégies des Organisations Non Gouvernementales en particulier, de la transformation des opposants historiques vers la conduite de régimes dictatoriaux, aveuglés par leur propre victoire, qui ne sont que l’expression d’une nouvelle tyrannie, gangrénée par la corruption et le népotisme, de l’acceptation progressive d’une fiction démocratique. 

Pour cela, il s’appuie sur l’histoire politique de trois parcours signifiants des présidences de Alpha Condé en Guinée, de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire et de Abdoulaye Wade au Sénégal, tous opposants historiques aux factions politiques post-indépendances et initialement défenseurs du changement pour la liberté et l’autonomie, qui se sont finalement tous perdus dans les affres de l’autocratie assumée. À la fin de ce chapitre, Ousmane Ndiaye raconte un épisode de l’histoire fort intéressant sur la république des Lébous, faisant de la presqu' île de Dakar un refuge de la démocratie, résistante en son temps à la monarchie et contrariée ensuite par la colonisation. 

En résumant ces circonstances de l’histoire, Ousmane Ndiaye rappelle que la démocratie demeure universelle mais qu’elle a toujours été confrontée, dans toutes ses dimensions, à des régimes monarchiques, à des régimes autoritaires, à des ingérences étrangères, à des conflits, et ce sans répit. Au fond, la démocratie n’appartient à personne, elle se joue selon les époques, selon les peuples et selon la particularité des territoires culturels et géographiques. 

Dans la deuxième partie et pour parler du déni démocratique, Ousmane Ndiaye reproche au nouveau panafricanisme de s’opposer au régime impérialiste sans chercher à se décentrer du modèle occidental. Il rappelle également que le panafricanisme historique cherchait, au moment de la colonisation la plus violente, à faire valoir les droits des peuples colonisés pour sortir de l’impasse et recouvrer la liberté réelle. Ousmane Ndiaye questionne ainsi l’utilité d’un tel militantisme quand on constate l’échec des régimes post-coloniaux embourbés dans la violence et la dictature. Il souligne qu’il ne s’agit pas de se bercer d’illusions ou de croire en la magie d’un discours panafricain si celui-ci n’est pas suivi d’actes fondateurs précis et que la masse informationnelle des discours au XXIe siècle est un leurre face à la réhabilitation d’États réellement démocratiques. 

Dans un dernier chapitre consacré au péril, Ousmane Ndiaye alerte sur la révolution militaire, appareil apolitique soi-disant démocratique ou encore de la forme tronquée d'évangélisation démocratique et l’idée fausse que ce serait par le renversement militaire ou  par la force du militantisme que l’épanouissement serait à la porte du continent africain. Il ajoute que ce sont les intérêts géostratégiques qui l'emportent encore et toujours sur les valeurs démocratiques. 

L’essai politique d’Ousmane Ndiaye est un ouvrage d’importance car il propose d’évacuer toutes nos idées reçues sur l’illusion démocratique telle qu’elle nous est présentée. Il convoque la pensée par des arguments qui invitent au débat et qui exhortent à sortir du paradigme de la supposée démocratie occidentale pour nous orienter vers une vision panafricaine délestée de ses réactions épidermiques et historiquement raccourcies. 

Par une écriture vive et intelligible, l’auteur, par ses qualités narratives et historiques, relate des faits marquants, à la lumière d’une pensée transparente, qui nous permet de reconsidérer le processus idéologique de la démocratie en Afrique, et par-delà les frontières, et de mesurer combien il est nécessaire de lutter contre une parole unique et dominante. 

Amadou Elimane Kane, écrivain poète.

L'Afrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril, Ousmane Ndiaye, éditions Riveneuve, collection Pépites jaunes, Paris, 2025, troisième édition.

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