(SenePlus) - Addis-Abeba accueille du 14 au 15 février 2026 la 39ème session ordinaire de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Union africaine. Un sommet qui intervient dans un contexte géopolitique tendu, marqué par le retrait des États-Unis des principales institutions climatiques internationales et une fragmentation croissante du multilatéralisme. Pourtant, loin de se résigner, l'Afrique saisit cette opportunité pour affirmer son autonomie et tracer sa propre voie vers la résilience climatique, avec l'eau comme pilier stratégique.
Le choix du thème de cette 39ème session n'est pas anodin : "Assurer une disponibilité durable de l'eau et des systèmes d'assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l'Agenda 2063". Pour la première fois, l'Union africaine place explicitement la question de l'eau au centre de son agenda continental, reconnaissant ainsi son rôle fondamental dans la transformation du continent.
"L'eau et l'assainissement ne sont pas seulement des politiques sectorielles : ce sont des déterminants de santé publique, de productivité, de scolarisation, de sécurité alimentaire, de stabilité sociale et, in fine, de souveraineté", souligne Abdoulaye Sène, président du Partenariat régional sur l'eau en Afrique de l'Ouest (GWP-WAf) et ancien secrétaire exécutif du 9ème Forum mondial de l'eau qui s'est tenu à Dakar en 2022.
Les chiffres présentés par la Commission de l'Union africaine, à la veille de ce sommet, sont alarmants : 400 millions d'Africains n'ont pas accès à l'eau pour leurs besoins quotidiens, et plus de 800 millions manquent de services d'hygiène de base. Plus dramatique encore, les maladies liées à l'eau comme le choléra, la diarrhée et la typhoïde causent environ 115 décès par heure sur le continent, avec des implications économiques considérables qui entravent la compétitivité manufacturière et maintiennent les pays africains dans le rôle d'exportateurs de matières premières plutôt que de producteurs de valeur ajoutée.
"90 % des impacts du changement climatique se manifestent à travers l'eau"
Pour Lamine Samaké, Expert Foncier & Gouvernance Eau pour l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), l'enjeu est d'une clarté absolue : "L'eau constitue le socle stratégique de la résilience climatique partout dans le monde et plus particulièrement dans le continent africain. En Afrique, plus de 90 % des impacts du changement climatique se manifestent à travers l'eau. Il s'agit notamment des sécheresses prolongées, des inondations, de la dégradation des ressources hydriques et foncières et des conflits d'usages."
Cette réalité fait écho aux travaux du Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique des Nations Unies (UNECA), Claver Gatete, qui rappelle que 90 % des catastrophes liées au climat sont liées à l'eau. L'eau n'est donc pas qu'une thématique sectorielle, mais bien un facteur d'intégration systémique de toute stratégie de développement durable.
Au Sénégal, cette approche intégrée prend forme à travers plusieurs initiatives. La FAO accompagne les acteurs dans l'intégration de la gestion durable de l'eau au cœur des politiques agricoles et pastorales. Dans le cadre du projet Initiative sur la sécurité de l'eau et de l'alimentation pour l'Afrique (IESA-II), des travaux récents sur la tenure de l'eau dans le secteur pastoral ont montré que "l'absence de règles d'accès aux points d'eau claires et partagées accroît les conflits et fragilise les moyens d'existence", explique Lamine Samaké.
"Dans les zones sahéliennes, sécuriser un point d'eau ou une nappe phréatique peut faire la différence entre résilience et crise humanitaire", insiste-t-il. Un constat qui résonne avec force alors que le continent fait face à une pression démographique croissante, une urbanisation accélérée et un stress hydrique aggravé par la variabilité climatique.
Le Sénégal sur la scène internationale de l'eau
L'engagement du Sénégal sur les questions de l'eau n'est pas récent. En mars 2022, Dakar a accueilli le 9ème Forum mondial de l'eau qui a réuni près de 10 000 participants de 130 pays et abouti à l'adoption d'un "Blue Deal" historique pour la sécurité en eau. Plus récemment, les 26 et 27 janvier 2026, la capitale sénégalaise a accueilli la réunion préparatoire de haut niveau de la Conférence des Nations Unies sur l'eau 2026, co-organisée avec les Émirats arabes unis.
Lors de la cérémonie d'ouverture présidée par le président Bassirou Diomaye Faye, un message fort a été lancé : "accélérer les investissements et convertir la volonté politique en actions concrètes pour répondre à l'urgence des besoins en eau et en assainissement."
"Le tandem Sénégal-Émirats arabes unis pour la co-organisation de la Conférence 2026 symbolise un pont Sud-Sud potentiellement fécond", analyse Abdoulaye Sène. Cette coopération pourrait permettre de "porter une vision africaine de la sécurité hydrique, ancrée dans les réalités du continent qui abrite le plus grand nombre de personnes sans accès à l'eau potable (plus de 400 millions)" et d'"obtenir des engagements spécifiques pour le bassin du fleuve Sénégal et les autres bassins transfrontaliers africains, qui représentent 80% des ressources en eau du continent."
Un contexte géopolitique qui pourrait catalyser l'autonomie africaine
Le sommet de l'Union africaine intervient dans un contexte d'incertitude mondiale croissante. Le retrait récent des États-Unis d'organismes multilatéraux et de développement clés tels que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et le Fonds vert pour le climat crée une fragmentation géopolitique sans précédent.
L'Afrique reste fortement dépendante du financement international pour faire avancer son programme climatique. Les besoins en matière d'adaptation en Afrique subsaharienne sont estimés à 51 milliards de dollars par an selon les données de 2023. Les récentes déclarations politiques américaines, notamment leur préférence pour contourner les ONG et acheminer les fonds directement aux gouvernements, créent une incertitude quant à l'impact futur et à la mise en œuvre des actions climatiques et de développement sur le continent.
Malgré cela, les acteurs, les militants et les experts du climat restent optimistes. "L'Afrique doit tracer sa propre voie pour maintenir l'élan de ses ambitions climatiques", estime la note de cadrage du sommet. Ce contexte difficile pourrait en réalité devenir un catalyseur pour une autonomie climatique africaine renforcée.
"L'eau doit cesser d'être traitée comme un secteur parmi d'autres pour devenir ce qu'elle est réellement : le principe d'intégration du multilatéralisme du 21ème siècle", plaide Abdoulaye Sène. Pour lui, "le défi consiste à passer d'une approche par silos à une véritable cohérence systémique, reconnaissant l'eau non comme une simple ressource à gérer, mais comme le principe d'intégration du multilatéralisme."
De la fragmentation à la cohérence : une feuille de route continentale
Lamine Samaké, Expert Foncier & Gouvernance Eau pour la FAO
Le commissaire de l'Union africaine pour l'Agriculture, le développement rural, l'économie bleue et l'environnement durable, Moses Vilakati, a annoncé qu'une feuille de route a été développée avec des axes d'action clés : gouvernance et politiques, engagements politiques, financement et investissement, renforcement des partenariats, amélioration des connaissances et renforcement des capacités. "Ces axes seront mis en œuvre à tous les niveaux à travers le continent", a-t-il précisé lors du briefing presse du 12 février.
Il a également lancé un appel urgent aux pays africains pour qu'ils investissent significativement dans l'eau et pour que les budgets nationaux reconnaissent l'importance de l'eau pour le développement.
Cette approche intégrée rejoint les recommandations de l'Expert Foncier & Gouvernance Eau pour la FAO, Lamine Samaké qui identifie trois axes structurants à l'échelle continentale. "D'abord, il faut placer l'eau au cœur des politiques climatiques, notamment dans les Contributions déterminées au niveau national (CDN) et les Plans nationaux d'adaptation (PNA). L'eau ne doit plus être une sous-composante, mais un pilier explicite des stratégies de résiliences climatiques", insiste-t-il.
Ensuite, poursuit l'expert de la FAO, "il est nécessaire de promouvoir une approche intégrée de la gestion des ressources en eau, des bassins versants jusqu'aux usages locaux." La FAO prévoit d'ailleurs prochainement l'organisation d'un dialogue régional sur la tenure de l'eau en collaboration avec les différentes parties prenantes au niveau régional.
Enfin, "il est important de renforcer la coopération transfrontalière. De nombreux bassins hydrographiques sont partagés ; leur gestion concertée est indispensable pour prévenir les tensions et renforcer la résilience."
Quatre leviers pour passer de l'ambition à l'action
Au-delà des déclarations, comment transformer les engagements en actions concrètes ? Lamine Samaké identifie quatre leviers clés.
- Le premier est le financement effectif et ciblé. "Les engagements doivent se traduire par des budgets nationaux, des investissements durables et une meilleure mobilisation des financements climatiques pour l'adaptation", souligne-t-il.
- Le deuxième concerne le renforcement des institutions et des capacités locales. "Nous devrons, ensemble, accompagner les États, les collectivités territoriales et les services techniques pour améliorer la planification, la maintenance des ouvrages et la gestion participative des ressources en eau."
- Le troisième levier porte sur la justice climatique et sociale. "Il faudrait mettre l'accent sur la sécurisation de l'accès à l'eau pour les groupes les plus vulnérables, la reconnaissance des usages coutumiers légitimes, et le renforcement des mécanismes locaux de prévention et de résolution des conflits."
- Enfin, le quatrième levier concerne la donnée et la redevabilité. "Les systèmes d'information hydrologique, la cartographie des points d'eau, le suivi des usages et la transparence dans la prise de décision sont autant d'éléments extrêmement importants pour passer à l'action."
Vers un "Pacte de Dakar-Abu Dhabi" pour l'eau
Abdoulaye Sène, président du Partenariat régional sur l'eau en Afrique de l'Ouest (GWP-WAf), va plus loin en proposant un cadre ambitieux : un "Pacte de Dakar-Abu Dhabi pour l'eau" qui pourrait être adopté lors de la Conférence des Nations Unies sur l'eau de décembre 2026 aux Émirats arabes unis. Ce pacte comprendrait des engagements chiffrés et un calendrier précis.
Parmi les objectifs : atteindre l'accès universel à l'eau potable d'ici 2030 en comblant le déficit de 2,2 milliards de personnes, soit environ 300 millions de personnes par an ; atteindre l'accès universel à l'assainissement adéquat d'ici 2030 en comblant le déficit de 3,5 milliards de personnes ; restaurer 300 000 km de rivières et 350 millions d'hectares de zones humides d'ici 2030 dans le cadre du Freshwater Challenge.
Sur le plan financier, le pacte viserait à mobiliser 200 milliards de dollars par an d'investissements dans l'eau et l'assainissement d'ici 2030, et à augmenter de 50% l'efficience de l'utilisation de l'eau dans tous les secteurs.
Pour y parvenir, Sène propose des mécanismes innovants : lancement d'un Fonds mondial pour la sécurité hydrique doté de 50 milliards de dollars sur 5 ans, mécanisme de conversion de dette contre investissements dans l'eau pour les pays en développement fortement endettés, obligations bleues souveraines pour financer les infrastructures hydrauliques durables, et mobilisation du secteur privé à travers des partenariats public-privé responsables.
Un sommet sous le signe de l'urgence et de l'espoir
Le sommet d'Addis-Abeba se tient également dans un contexte où la COP30 à Belém a renforcé l'urgence de l'adaptation avec la décision Mutirão appelant à tripler le financement de l'adaptation d'ici 2035, poursuivant ainsi l'objectif de Glasgow de doubler le financement d'ici 2025.
Le président de la Commission de l'Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a lancé un appel solennel lors de l'ouverture du Conseil exécutif le 11 février : "Le thème de 2026, axé sur l'eau et l'assainissement, est d'une importance capitale. Cette ressource vitale pour tous nos pays doit être considérée comme un bien collectif à préserver à tout prix. À la lumière des perturbations climatiques constatées, son utilisation économe dans tous les aspects de la vie quotidienne est un impératif majeur. Cette ressource doit être un catalyseur de rapprochement de nos États et de paix."
Le sommet marquera également une transition à la tête du Groupe africain de négociateurs (AGN), avec l'arrivée du Dr Antwi-Boasiako Amoah du Ghana comme nouveau président. Son leadership sera crucial pour porter la voix africaine dans les négociations climatiques internationales, notamment en préparation de la Conférence des Nations Unies sur l'eau de décembre 2026.
L'autonomie par l'action
"Nous saluons chaleureusement l'Union africaine pour l'organisation de sa 39e session ordinaire de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement autour de ce thème", déclare Lamine Samaké. Au regard des constats alarmants et des défis multiples, le sommet d'Addis-Abeba représente bien plus qu'une simple réunion de chefs d'État. C'est une opportunité historique pour l'Afrique de transformer un contexte géopolitique défavorable en catalyseur d'autonomie.
Les défis de gouvernance restent majeurs : cadres juridiques souvent incomplets, multiplicité des institutions et des organisations impliquées dans la gestion, chevauchement des mandats institutionnels, faibles capacités locales et difficultés d'arbitrage entre usages concurrents (agriculture, élevage, eau potable, énergie). Les inégalités d'accès persistent, notamment pour les femmes, les jeunes, les populations rurales isolées et les pasteurs transhumants.
Mais les solutions existent. Comme le rappelle Abdoulaye Sene, "les défis sont immenses - 2,2 milliards de personnes sans eau potable, 3,5 milliards sans assainissement, des écosystèmes aquatiques en déclin rapide, des conflits liés à l'eau qui se multiplient - mais les solutions existent et les ressources financières sont disponibles si la volonté politique est au rendez-vous."
Le monde observe l'Afrique. Le continent le plus touché par la crise de l'eau, mais aussi riche en solutions innovantes, peut jouer un rôle moteur dans la transformation de la gouvernance mondiale de l'eau. De Dakar à Addis-Abeba, en passant par Abu Dhabi en décembre 2026, l'Afrique trace sa route vers l'autonomie climatique. Une autonomie qui ne se décrète pas, mais se construit jour après jour, point d'eau après point d'eau, politique après politique.
Car comme le rappelle avec force Lamine Samaké : "Dans les zones sahéliennes, sécuriser un point d'eau ou une nappe phréatique peut faire la différence entre résilience et crise humanitaire." C'est cette réalité, à la fois simple et profonde, que les dirigeants africains réunis à Addis-Abeba devront transformer en actions concrètes et financements durables.
Cinq recommandations pour le sommet :
À l'occasion de ce sommet, Lamine Samaké estime essentiel que les États africains portent collectivement cinq messages forts :
- Reconnaître l'eau comme un pilier stratégique de l'adaptation climatique, au même titre que les autres secteurs.
- Renforcer la gouvernance de l'eau, en adoptant des cadres clairs, inclusifs et applicables à l'échelle locale.
- Investir prioritairement dans les zones vulnérables, notamment rurales et pastorales, où l'accès sécurisé à l'eau est déterminant pour la stabilité sociale et la sécurité alimentaire.
- Mobiliser davantage les financements climatiques pour l'adaptation, en mettant l'accent sur la durabilité et la maintenance des infrastructures hydrauliques.
- Consolider la coopération régionale et transfrontalière, condition indispensable à la sécurité de l'eau en Afrique.