En dépit des annulations de dette enregistrées dans le cadre des initiatives des Pays pauvres et très endettés (PPTE) et de l’initiative d’allégement de la dette multilatérale (IADM), le Sénégal a reconstitué sa dette publique d’avant l’apurement. De 3.041 milliards de F CFA en 2012, cette dette publique pèse lourdement sur l’économie nationale. Sa viabilité est en question.
Durant la première année d’exercice du pouvoir par le président Macky Sall, une polémique âpre a enflé entre la majorité et l’opposition, sur les montants réels de la dette publique ainsi que les véritables raisons de ce surendettement. Au-delà de cette controverse, les deux camps sont unanimes à reconnaître le niveau élevé de la dette publique. Selon les dernières données officielles, celle-ci a atteint un plafond record, susceptible de constituer à terme une pesanteur à l’économie nationale. Au cours du conseil présidentiel sur l’investissement, le ministre de l’Economie et des Finances, Amadou Kane, avait révélé que « la dette publique du Sénégal s’élève à 3.041 milliards de FCfa, soit une dette intérieure de 759 milliards et une dette extérieure de 2.282 milliards ». Ces montants ont été corroborés par le président de la République lors de son adresse à la nation, le 31 décembre 2012 et par la Direction générale de la comptabilité publique, dans un communiqué rendu public. A la lumière de ces chiffres, il apparaît que le Sénégal a reconstitué sa dette publique, en dépit des annulations de dette enregistrées dans le cadre de l’initiative des Pays pauvres et très endettés (PPTE) en 2006. A cette date, la dette publique s’élevait à 2465 milliards de F CFA. Pourtant, elle handicapait sérieusement la relance de l’économie nationale. D’où la nécessité pour les bailleurs de fonds de ramener la dette extérieure à 864,4 milliards. Aujourd’hui comme le déplore le ministre de l’Economie et des Finances, le stock de la dette du Sénégal a presque triplé. La même inquiétude est partagée par le Premier ministre Abdoul Mbaye, qui soutenait dans sa déclaration de politique générale, que le « Sénégal est entré dans un cercle vicieux où il doit emprunter pour rembourser sa dette intérieure, dont le temps moyen de renouvellement est de 14 mois ». Par la même occasion, il ajoutait que notre pays doit supporter un service de la dette de 493 milliards en 2012, dont 412 milliards au titre du remboursement de sa dette intérieure de 653 milliards de FCFA. L’encours de la dette rapporté au Pib a connu une pente ascendante au fil des ans. Il était de 22,1% en 2006, de 24,5% en 2007, de 27,1% en 2008 et de 32,1% en 2009. « Malgré la détérioration du solde budgétaire global, la dette extérieure a diminué de près de 70%, en passant de 78% du PIB en 2000 à 22,1% en 2006, suite aux effets de l’application des Initiatives PPTE (atteinte du point de décision et d’achèvement respectivement en 2000 et 2004) et IADM (en 2006). Cependant, la dette a recommencé à s’accumuler depuis 2007 pour atteindre plus de 30% du PIB en 2009 », déplore le rapport 2011 sur la compétitivité de l’économie sénégalaise.
Cette situation alarmiste découle d’une mauvaise tenue des finances publiques au cours de ces six dernières années. Durant cette période, le plafond de la dette s’est grevé davantage, de sorte que le comité national de dette publique avait produit un rapport en septembre 2011 pour analyser la viabilité de celle-ci. L’étude faisait remarquer que : « Au 31 décembre 2010, la dette publique s’est arrêtée à 2190,1 milliards de F CFA contre 1963,8 milliards un an auparavant ». Elle était composée de 1751,8 milliards de dette extérieure soit 80% de la dette totale contre 438,3 milliards de dette intérieure soit 20%. « Le stock de la dette publique représente 34,4% du PIB en 2010 contre 32,6% du PIB en 2009 », ajoute le document. Sous réserve de quelques projections, l’étude avait conclu que « le risque de surendettement reste faible pour le Sénégal. Les niveaux des ratios viabilité de la dette extérieure projetés, sur la base de l’évolution prévisible du cadre macroéconomique, dégagent des marges permettant le financement de projets porteurs de croissance ». Cette conclusion optimiste était assujettie à certaines recommandations, notamment celle de recourir à des emprunts concessionnels. Des mesures prudentielles qui ne sont finalement pas suivies par les pouvoirs publics.
La combinaison de facteurs endogènes et de facteurs exogènes a mis un bémol sur les résultats rassurants du rapport sur la viabilité de la dette. La situation conjoncturelle et les choix hasardeux en matière d’emprunts ont favorisé le creusement du déficit budgétaire qui est aujourd’hui de 441 milliards, soit 6,7% du PIB. Trop en deçà des critères de convergence de l’Union économique et monétaire (Uemoa) à 3%.
A l’opposé du rapport sur la viabilité de la dette, d’autres ont, par contre, tiré la sonnette d’alarme. Elle mette en garde contre la non soutenabilité de la dette publique. La Stratégie nationale de développement économique et social (SNDS) 2013-2017 est un peu plus claire à ce sujet. Elle fait observer que le déficit budgétaire a atteint des niveaux relativement élevés. « Son accroissement souligne la nécessité d’améliorer la qualité de l’allocation des crédits et d’exécution des dépenses publiques. Corrélativement, l’encours de la dette publique, aussi bien intérieure qu’extérieure, a augmenté de manière remarquable ces quatre dernières années, en dépit des annulations de dette enregistrées dans le cadre des initiatives PPTE et IADM ». Selon les données fournies par le document, l’encours total de dette extérieure a ainsi atteint 39,7 % du PIB, en 2011, contre 26,0 %, en 2008. Les ratios du service de la dette rapportés aux recettes budgétaires se sont détériorés. « Cette nouvelle tendance de la dette pourrait remettre en cause sa viabilité, bien qu’elle soit en dessous du plafond communautaire », conclut-elle. La hausse rapide de la dette a conduit l’Agence de notation Standard & Poor’s à revoir la perspective d’évolution à moyen terme, de la note attribuée au Sénégal, en la faisant passer de stable à négative.
Relance difficile
Pour relancer la croissance mal en point, le président de la République compte sur plusieurs leviers, dont la création du Fonds Souverain d’Investissements Stratégiques (FONSIS). Ce nouvel instrument au service de la politique économique et sociale a pour objectif principal de soutenir les PM–PMI, en vue de la création massive d’emplois et de richesses pour les générations actuelles et futures. Selon Abdoul Mbaye « le FONSIS est un fonds de développement et de financement qui devra gérer et fructifier les actifs et les participations de l’Etat, jouer un rôle de levier pour la mobilisation de ressources, afin de faciliter un partenariat privilégié avec les investisseurs privés pour les projets stratégiques et structurants ». Toutefois, la mise en œuvre de cet instrument bute sur l’obstacle de son financement. Le FONSIS compte sur plusieurs sources de financements.
L’idée d’un prélèvement de 10 francs Cfa sur chaque communication d’un abonné sur les appels entrants est agitée par les autorités pour alimenter ce fonds. Selon Amadou Kâne, il est aussi prévu « des appels publics en direction des émigrés sénégalais ». Face à ces initiatives de l’Etat, le député Modou Diagne Fada émet beaucoup de réserves sur la viabilité des sources d’approvisionnement du fonds. Ainsi, préconise-t-il de confier cette tâche à la Banque de financement des PME-PMI et à la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). Dans le même sens Amadou Guèye, de l’Union nationale des indépendants du Sénégal (Unis) a apporté d’autres remarques. Il estime que l’ambition du FONSIS de taxer le secteur privé pour l’alimenter n’est pas opportune, au moment où ce même secteur privé a vu son taux d’imposition se hausser. « Demander aux partenaires extérieurs de constituer ce fonds, c’est certainement lui enlever son caractère souverain, puisque ces financements seront naturellement conditionnés et porteurs d’intérêts qui vont alourdir nos charges publiques », défend-il. Toutes ces critiques mettent au grand jour les problèmes inhérents à la mise en place de ce fonds.
En plus du FONSIS, un Fonds de Garantie et d’Investissements Prioritaires (FONGIP), a été mis en place. L’objectif étant « d’apporter des appuis ciblés destinés aux petites initiatives, aux micro-entreprises et aux PME/PMI, qui doivent constituer le socle de notre croissance », comme le soutient Macky Sall. Pour le démarrage de ce fonds, une dotation de 5 milliards de FCFA a été inscrite dans le budget 2013, pour alimenter le FONGIP. Dans sa politique d’emploi, le gouvernement compte beaucoup s’appuyer sur cet outil. Mais, à l’image de son frère siamois, le FONGIP essuie une salve de critiques dont la plus virulente porte sur la modestie de son budget. Au regard du stock important de chômage, les moyens mis à sa disposition sont trop insuffisants. Avec un taux de chômage de 48%, le marché de l’emploi du Sénégal compte chaque année entre 100 000 et 200 000 nouveaux demandeurs. D’ailleurs, le programme Yonu Yokuté qui annonçait la création du FONGIP prévoyait une dotation s’élevant à 50 milliards FCFA par an.
Aussi, dans le souci de relancer l’économie, le président de la République avait annoncé le 31 décembre que « le Gouvernement a déjà mobilisé 250 milliards pour l’apurement progressif de la dette intérieure ». Une mesure qui est déjà en cours d’exécution. Elle constitue certes, une bouffée d’oxygène pour les entreprises nationales. Mais, elle ne sera efficace que si l’Etat parvient à garantir que les commandes passées auprès du secteur privé sont déjà couvertes par des lignes de crédits existantes. Une telle précaution évitera aux entreprises nationales de subir des retards de paiement et de recourir à des financements alternatifs onéreux.