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Par Chérif Salif Sy
Le défi africain du temps long
EXCLUSIF SENEPLUS - Couper un ruban rapporte des voix, financer la maintenance d'un pont n'intéresse personne. Ce mal ronge les politiques publiques africaines tout autant que le football de haut niveau
 
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1006239
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Savoir conserver un avantage est une compétence collective, et cette compétence se construit dans les institutions bien avant de se jouer sur un terrain. La défaite du Sénégal face à la Belgique, mercredi soir à Seattle, en offre une illustration cruelle. Les Lions ont ouvert le score à la 25ᵉ minute, puis fait le break au retour des vestiaires. À la 86ᵉ, Lukaku réduit l'écart. À la 89ᵉ, Tielemans égalise. Au bout de la prolongation, un pénalty du même Tielemans scelle l'élimination, trois buts à deux. Plus d'une heure de maîtrise, effacée en un quart d'heure.

Le piège du récit disponible

Il serait erroné d'y lire un trait culturel ou une quelconque incapacité africaine à bien finir. L'impression même souffre d'un biais de sélection. On retient les Lions battus à la dernière minute de la prolongation ; on oublie que ces mêmes Lions ont remporté la CAN 2022 aux tirs au but face à l'Égypte, dans l'exercice de sang-froid terminal par excellence. On oublie le Maroc, demi-finaliste mondial la même année pour avoir précisément verrouillé ses fins de match. La mauvaise chute se voit parce qu'elle confirme un récit disponible. La chute réussie passe pour une exception.

Le football obéit, comme l'économie ou l'action publique, à des logiques collectives où le talent individuel ne suffit pas toujours. Ce qui fait la différence au bout de l'effort, c'est la capacité d'une organisation à maintenir son niveau de performance jusqu'au terme. Les initiatives ambitieuses abondent d'ailleurs sur le continent. Ses entrepreneurs sont audacieux, ses chercheurs de premier plan ; ses sportifs comptent parmi les meilleurs du monde. Le défi surgit ensuite, au moment d'inscrire ces réussites dans la durée et de les transformer en acquis transmissibles.

Le temps long, une affaire d'incitations

Le temps long relève de la construction institutionnelle avant de relever du caractère. Il suppose des administrations stables et des mécanismes de financement pérennes. Il suppose surtout des politiques publiques assez cohérentes pour survivre aux alternances, et des organisations capables d'apprendre de leurs erreurs sans repartir de zéro.

Là où l'intuition d'un déficit de finition touche quelque chose de réel, le mécanisme tient à la structure des incitations, jamais aux personnes. Nos systèmes politiques récompensent l'inauguration. L'entretien, lui, reste invisible : un pont neuf fait une cérémonie, dix ans de maintenance ne font pas une ligne dans un bilan de mandat. Le corridor Douala-Bangui l'illustre jusqu'à la caricature. Faute d'entretien, le transport y coûte jusqu'à 270 dollars la tonne, et la Banque mondiale vient d'engager 1,12 milliard de dollars pour réhabiliter un axe qu'il aurait été bien moins coûteux de maintenir. Bien finir est un investissement dont le rendement est capté par d'autres, quand il n'est pas perdu pour tous. Là où ce rendement devient visible et appropriable, la finition africaine excelle ; la haute couture dakaroise et la diaspora scientifique en témoignent.

Le football illustre parfaitement cette réalité. Les dernières minutes d'un match exigent autant de lucidité que les premières, souvent davantage. Gérer un avantage se prépare bien avant le coup d'envoi. Il en va de même des politiques de développement : concevoir un projet est une étape ; bâtir les institutions qui le feront vivre pendant vingt ou trente ans est un défi d'une autre nature.

Les conditions structurelles de la durée

À l'échelle du continent, les conditions structurelles pèsent lourd. La fragmentation des marchés limite la maturation des projets : le commerce intra-africain représente environ 16 % des exportations du continent, quand la part des échanges intrarégionaux atteint 25 % dans l'ASEAN et près de 60 % en Europe. L'inverse est tout aussi vrai. L'intégration progresse quand on l'organise : les échanges entre pays africains ont crû de 12,4 % en 2024, à plus de 220 milliards de dollars, à mesure que la ZLECAf entre dans les faits.

Le talent africain a déjà répondu de lui-même ; les faits parlent. La question qui demeure est celle de la transformation de ce potentiel en trajectoires capables de résister au temps. Les nations qui s'installent durablement parmi les plus performantes savent créer l'élan. Elles savent surtout le préserver et le transmettre d'une génération à l'autre.

Le match de Seattle ne dit rien de définitif sur le football sénégalais, encore moins sur une prétendue incapacité africaine à conclure. Le continent compte ses finisseurs. Restent à bâtir les structures qui rémunèrent la finition. Le temps long demeure la dimension la plus exigeante de toute performance collective ; c'est sur ce terrain que se joue le développement du continent.

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