Il y a des défaites qui font mal. Il y a des défaites qui instruisent. Et puis il y a celles qui hantent parce qu’elles auraient pu, auraient dû, ne pas arriver.
Belgique – Sénégal appartient à cette troisième catégorie.
À la 51ème minute de ce huitième de finale, les Lions menaient 2-0. Le match était sous contrôle. L’adversaire était dos au mur. La qualification semblait acquise. Trente-neuf minutes à gérer. Trente-neuf minutes pour écrire encore, une des plus belles pages de l’histoire du football sénégalais.
Il aura fallu quatre minutes — quatre — pour que tout s’effondre. 86ème, 89ème : deux buts belges, égalisation, prolongation. Et à la 120ème minute, le coup de grâce.
Ce n’est pas un match que le Sénégal a perdu. C’est un match qu’il a abandonné.
La première heure, ou l’art du possible
Soyons justes : pendant soixante minutes, les Lions ont livré l’un de leurs meilleurs matchs de cette Coupe du monde. L’ouverture du score à la 24ème minute a libéré les esprits. L’entrejeu, avec Idrissa Gana Guèye en patron et Habib Diarra en relayeur infatigable, a longtemps étouffé la créativité belge. Iliman Ndiaye a été insaisissable dans les espaces. Sadio Mané, à 34 ans, a encore démontré qu’il reste capable de peser sur les défenses.
Le deuxième but, à la 51ème, a semblé sceller le sort de la rencontre. Deux buts d’avance, une heure jouée, une Belgique en difficulté : le Sénégal avait toutes les cartes en main.
Le banc, ou l’art de se saborder
À la 66ème minute, le Sénégal mène 2-0. Habib Diarra écrase le milieu de terrain adverse depuis le coup d’envoi: duels gagnés, ballons récupérés, pressing incessant qui empêche la Belgique de respirer. Pape Guèye, lui, est partout : il couvre, il relance, il protège la défense avec une autorité qui impose le respect.
Pape Thiaw les sort tous les deux.
Pourquoi ? La question mérite d’être posée franchement, sans ménagement. On ne sort pas les joueurs qui gagnent les duels au moment précis où l’adversaire cherche à remonter. On ne casse pas le thermomètre quand la fièvre de l’adversaire commence à tomber. Ces deux joueurs n’étaient pas fatigués, ils dominaient. Leur sortie n’a pas géré le match. Elle a offert le milieu de terrain à la Belgique sur un plateau.
Puis vient Nicolas Jackson. L’attaquant du Bayern entre en jeu avec la mission implicite d’apporter de la profondeur, de fixer la défense, de peser, bref de faire comme Lukaku. Il ne fait rien de tout cela. Fantomatique, absent des duels, incapable de peser sur la moindre relance adverse. Son entrée n’a ni soulevé le bloc défensif sénégalais ni inquiété la défense belge une seule fois. À ce niveau de compétition, une entrée en jeu qui ne change rien est une entrée en jeu qui affaiblit.
Enfin, Lamine Camara. Entré pour apporter de la maîtrise dans un milieu en train de perdre ses repères, il a semblé lui-même perdu: courses sans destination, ballons perdus, incapacité à imposer son tempo dans un match qui s’emballait. Dans un huitième de finale de Coupe du monde, chaque remplacement doit avoir la clarté d’une évidence. Celui-là ressemblait à une improvisation.
Un sélectionneur ne se juge pas sur ses intentions. Il se juge sur les conséquences de ses choix sur le terrain. Et les conséquences de ces choix-là sont inscrites dans les annales : 2-0 à la 65ème, 2-2 à la 89ème. Le lien de causalité n’est pas une hypothèse, c’est le déroulé du match.
Les quatre minutes qui résument tout
86ème minute. Le Sénégal tient encore. Puis le premier but belge — sur une séquence où la défense sénégalaise a semblé tétanisée, incapable de dégager un ballon qui traînait dans la surface.
89ème minute. Le deuxième. Même symptôme : une équipe qui ne sait plus quoi faire du ballon, qui subit, qui concède l’espace et l’initiative à un adversaire pourtant dos au mur trois minutes plus tôt.
Deux buts en quatre minutes. Ce n’est pas de la malchance. C’est le signe d’un effondrement psychologique et tactique simultané, le moment où une équipe désorganisée par ses propres changements paie cash l’addition de ses hésitations.
La prolongation, ou l’agonie d’un rêve
Menés puis revenants, les Belges ont abordé la prolongation avec le momentum psychologique d’une équipe qui croit en son destin. Les Lions, eux, portaient le poids écrasant de deux buts dilapidés en quatre minutes.
Ce déséquilibre mental s’est lu sur le terrain pendant les trente minutes supplémentaires. Une équipe jouait pour gagner. L’autre essayait de survivre. Et à la 120ème minute, le but belge n’a surpris personne — il a seulement confirmé ce que le dernier quart d’heure annonçait.
Ce que cette défaite enseigne
Les Lions ont montré, lors de ce Mondial, qu’ils avaient les qualités pour rivaliser avec les meilleures nations du monde. La victoire 5-0 face à l’Irak, les prestations face à la France et à la Norvège, autant de preuves que ce groupe a du talent, du caractère et de l’ambition.
Mais le football de haut niveau ne récompense pas seulement le talent. Il récompense la maîtrise, cette capacité à dominer non seulement l’adversaire, mais ses propres émotions, ses propres certitudes, la tentation de relâcher l’effort quand le score semble favorable. Cette maîtrise-là, ce soir, a manqué sur le banc comme sur le terrain.
Mener 2-0 à la 51ème minute d’un seizieme de finale de Coupe du monde et rentrer aux vestiaires éliminé, voilà la leçon la plus cruelle et la plus précieuse que cette génération de Lions emporte avec elle. On ne gagne pas seulement un match en marquant des buts. On le gagne en sachant garder ce qu’on a déjà conquis. Cette nuit, le Sénégal a su conquérir. Il n’a pas su conserver. Et le banc a porté sa part — lourde — de cette responsabilité.