Le Pékâne, une des expressions les plus authentiques du patrimoine sénégalais, est une poésie orale peule typique des communautés de pêcheurs de la vallée du fleuve Sénégal.
Malgré sa richesse de ce genre transmis de génération en génération, cette tradition séculaire peine encore à bénéficier d’une reconnaissance à la hauteur de son importance culturelle.
Chant épique interprété en acapella, le Pékâne est intimement lié à l’univers des pêcheurs communément appelés ”soubalbé”, résidant dans des villages proches du fleuve Sénégal et réputés pour leurs incantations magiques pour la maîtrise des eaux du fleuve.
A travers des récits mêlant histoire, légendes et enseignements, il célèbre les exploits des grands pêcheurs, les aventures de navigation ainsi que les relations particulières entretenues avec les forces se trouvant dans les eaux.
Bien plus qu’une simple forme musicale, le Pékâne constitue un véritable réservoir de la mémoire collective. Ses textes relatent les parcours des ancêtres, les valeurs de courage et de solidarité ainsi que les connaissances liées à la pêche, à la navigation et à la préservation des ressources aquatiques.
Parmi les grandes figures ayant contribué à la préservation et à la diffusion de cet art, figure Guélaye Aly Fall, considéré comme l’un des principaux précurseurs du Pékâne moderne.
Né en 1898 à Kénéné, près d’Aram Saaré dans l’actuelle commune de Madina Ndiathbé, dans le département de Podor, il consacra plusieurs décennies à parcourir les villages de la vallée du fleuve Sénégal pour recueillir auprès des anciens les récits historiques, les traditions et les savoirs des communautés de pêcheurs.
Ses voyages l’ont conduit en Mauritanie, en Gambie et en Casamance où il poursuivit son travail de collecte et de transmission de ce patrimoine oral.
Les témoignages rapportent que Guélaye Aly Fall s’intéressait particulièrement à des lieux emblématiques tels que Ngawlé, dans le village de pêcheurs de Diéla, dans le département de Kanel, considéré comme un haut lieu de mémoire des populations riveraines.
A travers ses chants, il retraçait les grandes pages de l’histoire des communautés vivant le long du fleuve Sénégal, contribuant ainsi à préserver leur héritage culturel.
Abou Daouda Guélaye Fall, l’héritier
Selon son petit-fils, Abou Daouda Guélaye Fall, interprète émérite du Pékâne après son père Daouda Guélaye Fall, cette tradition est liée à la famille Dièye, réputée pour sa sagesse et sa connaissance des eaux.
”Mon grand-père a obtenu la bénédiction de cette famille avant de consacrer sa vie à cette mission jusqu’à son décès en 1971. Aujourd’hui, un monument érigé à l’entrée d’Aram Saaré rappelle l’héritage et les œuvres laissées par Guélaye Aly Fall”, explique-t-il
Étudiant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Abou Daouda Guélaye Fall poursuit les recherches entreprises par son grand-père à travers le Sénégal et la sous-région.
Surnommé ”Donno Guélaye” (L’héritier de Guélaye), il est devenu l’une des figures émergentes du Pékâne aux côtés de plusieurs grands noms de cette tradition musicale.
Longtemps transmis dans le cadre familial ou lors des cérémonies communautaires, le Pékâne est aujourd’hui confronté à de nombreux défis liés à l’évolution des modes de vie et à l’éloignement des jeunes générations de leurs traditions culturelles.
Face à ces menaces, chercheurs, associations et acteurs culturels multiplient les initiatives de documentation, de collecte et de sensibilisation.
Des associations ont été créées dans plusieurs circonscriptions du département de Podor et de la région de Matam dont Féddé soubalbé internationale (association internationale des subalɓé), présente au Sénégal, en Mauritanie et dans la sous-région, à travers des sections et des sous-sections.
Leur objectif principal reste la reconnaissance et le rayonnement de cette communauté établie principalement sur les deux rives, avec des sections implantées dans la diaspora.
Cette tradition a également inspiré plusieurs artistes contemporains, dont Baba Maal, le lead vocal du Dandé Lenol, qui a largement contribué à faire connaître l’univers culturel de la vallée du fleuve Sénégal sur la scène nationale et internationale.
Pour Abou Daouda Guélaye Fall, l’avenir du Pékâne passe par une reconnaissance mondiale et internationale de cette tradition orale.
”Notre plus grand combat aujourd’hui est de faire reconnaître le Pékâne comme patrimoine mondial. Cette musique porte la mémoire des communautés de pêcheurs peuls présentes à travers l’Afrique et la diaspora” , affirme-t-il.
A l’heure où la sauvegarde du patrimoine immatériel occupe une place croissante dans les politiques culturelles, le Pékâne apparaît comme l’un des trésors encore méconnus de la vallée du fleuve Sénégal, dont la transmission aux générations futures, constitue un enjeu majeur pour la mémoire collective des communautés subalbé.