(SenePlus) - Il enseigne l'économie à New York, conseille depuis Dakar et publie ses travaux dans les revues académiques les plus exigeantes. À 36 ans, Abdoulaye Ndiaye incarne cette génération d'économistes africains qui naviguent entre les salles de cours des grandes universités mondiales et les débats économiques du continent. Reçu par Bruno Faure et Aurélie Mbida dans le cadre du Grand entretien de l'économie RFI–Jeune Afrique, le chercheur de la Stern School of Business de l'Université de New York a livré une lecture sans complaisance de la situation sénégalaise et des défis structurels de l'Afrique.
L'emploi avant la dette
Abdoulaye Ndiaye l'affirme d'emblée : le vrai défi de l'Afrique n'est pas la dette mais l'emploi. Avec 50 millions de naissances et entre 10 et 12 millions de jeunes entrant chaque année sur le marché du travail africain, l'urgence est démographique avant d'être budgétaire. Pour y répondre, l'entrepreneuriat informel et les start-ups ne suffisent pas. Il faut, dit-il, des entreprises capables d'employer 20 000 personnes à la fois, sur le modèle du groupe Dangote au Nigeria. Le rôle des États n'est pas de créer ces industries, mais d'en retirer les freins : coût de l'énergie, délais de création d'entreprise, faible productivité. Il plaide pour un « tableau de bord des obstacles » que les gouvernants mettraient à jour en permanence, au lieu de communiquer uniquement sur des chiffres de PIB flatteurs.
Sa priorité absolue, si l'on lui confiait un portefeuille de ministre des Finances, ne serait ni la réduction immédiate de la dette ni la seule hausse des recettes fiscales. Ce serait une croissance soutenue à 10 % sur une génération, rythme qui permet de doubler les revenus en sept ans, comme l'ont accompli les économies asiatiques dans les années 1980-1990. Toute politique budgétaire, insiste-t-il, doit être calibrée autour de cet objectif de croissance inclusive.
La dette sénégalaise, un piège structurel
Sur la situation budgétaire du Sénégal, Abdoulaye Ndiaye est lucide. Le pays fait face à une crise réelle : son programme avec le FMI est interrompu depuis deux ans, les financements extérieurs se sont raréfiés et la dégradation répétée de la note souveraine — avec un spread désormais supérieur à 1 200 points de base au-dessus des bons du Trésor américain — signale une perte de confiance durable des marchés. La destination Sénégal, reconnaît-il, n'est plus ce qu'elle était. Les entrepreneurs peinent à trouver des marchés, les investisseurs hésitent.
Le problème est structurel, pas conjoncturel. Après l'initiative PPTE de 2006 qui avait ramené la dette publique à 20 % du PIB, celle-ci a progressivement remonté jusqu'à 70 % officiellement en 2019, non parce que le Sénégal a investi massivement dans des actifs productifs, mais parce que la dette a souvent financé des subventions à l'énergie, au gaz et à l'alimentation. Une dette qui grandit plus vite que l'économie ne produit est, par définition, insoutenable à terme.
Restructuration préventive : moins pire que le défaut total
Sur la restructuration de la dette — sujet qui divise profondément la société sénégalaise —, Abdoulaye Ndiaye s'appuie sur les données avant de prendre position. Après avoir recensé plus de 60 études académiques portant sur quelque 500 restructurations dans le cadre du Club de Paris et du G20, son constat est sans appel : les pays qui optent pour une restructuration préventive retrouvent la croissance bien plus vite que ceux contraints au défaut total. Dans ce second cas, les détenteurs d'obligations peuvent saisir les tribunaux britanniques et plonger le pays dans un chaos juridique et financier.
L'économiste nuance toutefois : la question n'est pas « restructurer ou pas », mais quelle forme de restructuration négocier. Périmètre de la dette concernée, protection des banques locales de la zone UEMOA, préservation d'un espace fiscal pour les investissements sociaux. Autant de leviers sur lesquels le Sénégal peut construire une position de négociation solide. Et il pointe une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : le pays vit déjà, de facto, un ajustement plus sévère que ce que des partenaires extérieurs lui imposeraient formellement, avec des réductions des dépenses sociales et une croissance hors pétrole qui demeure atone.
Un modèle d'endettement en trois piliers
Pour sortir durablement de ce cycle, Abdoulaye Ndiaye propose une architecture en trois compartiments. La dette de marché — eurobonds notamment — ne doit financer que les fonctions régaliennes strictes : défense et infrastructures de base, dans la limite d'environ 30 % du PIB. Les prêts concessionnels et les dons doivent être réservés à l'éducation et à la santé, dont le rendement sur le long terme justifie l'investissement public. Tout le reste doit progressivement s'autofinancer via une réforme fiscale en profondeur : prélèvement à la source, impôt sur le revenu global, réduction des exemptions accordées aux entreprises. Cette discipline, souligne-t-il, est la seule voie vers la résilience budgétaire.
Sur la fiscalité, il rappelle que la vraie mesure de la capacité d'un État à lever l'impôt n'est pas le ratio taxe/PIB, mais la productivité de la collecte. Pour chaque dollar dépensé pour collecter des taxes, le Sénégal en récupère 42. Les États-Unis en collectent 300. Cet écart n'est pas une fatalité — il y a un siècle, l'Amérique était au même niveau que le Burundi aujourd'hui — mais il se comble sur des décennies, pas du jour au lendemain.
L'entretien aborde également l'intelligence artificielle. Abdoulaye Ndiaye estime qu'il est probablement trop tard pour concurrencer les grands modèles américains ou chinois, mais que l'Afrique peut réaliser le même saut technologique qu'elle a accompli avec le mobile money, en passant directement du téléphone fixe à la banque mobile sans passer par l'ordinateur. En adoptant les modèles open-source disponibles et en les intégrant dans les entreprises locales, l'IA peut réduire les barrières à l'entrée pour les PME africaines plus efficacement qu'aux États-Unis, où le marché du travail est déjà saturé. Un marchand du marché Sandaga, dit-il, pourrait gérer son stock depuis son téléphone et planifier sa demande sur la durée.