Karim Wade n’est pas un garçon inoffensif, malgré ses airs de grand taiseux. L’ancien ministre sénégalais du «Ciel et de la terre» est le chef d’orchestre, depuis le début des enquêtes sur l’enrichissement illicite, d’actes pernicieux visant à enrayer les différentes procédures initiées par le Procureur spécial, Alioune Ndao. Et même après avoir reçu sa mise en demeure, Karim ne s’est pas juste résolu à aller chercher les preuves qu’on lui demande. Le bonhomme continue de lâcher, avec l’aide de ses avocats et de son très expérimenté papa, des peaux de banane derrière lui, rendant difficile sa traque. D’énormes pièges juridiques qui pourraient vicier son probable procès.
Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, qu’on le croit grand «voleur de la République» ou «simple accusé par un régime revanchard», Karim Wade est un garçon intelligent. Un «Fils de...» qui a hérité de tous les gènes de ruse et de malice de son «Ndiombor» de papa et qui n’a pas froid aux yeux. Contrairement à ce que beaucoup de ses pourfendeurs pensent, l’envoyant déjà croupir à la prison dakaroise de Rebeuss entre quatre murs infectes, à ruminer son sort, l’ancien président du Conseil de surveillance de l’Agence nationale pour l’organisation de conférence islamique risque de faire tourner en bourrique tout le régime de Macky Sall. Sa justice avec. A s’y méprendre, le «cas Karim» pourrait être grave, voire trop dangereux pour un Etat sénégalais qu’il a déjà pratiqué ou dirigé pendant des années avec la bénédiction de son père et dont il connaît la mentalité de tous ses nouveaux gouvernants. Ou presque.
Les réponses du Procureur étaient dans l’ordinateur de Karim
Après le bon coup de l’aéroport Léopold Senghor, avec le vrai faux voyage sur la Côte-d’Ivoire, constaté par huissier, pièce ayant permis de saisir la Cour de justice de la Cedeao, dont l’arrêt intégral publié récemment (voir par ailleurs) fait état de violation par la justice sénégalaise de plusieurs droits fondamentaux au détriment de Karim et Cie. Et puis, le traquenard du mercredi 13 mars dernier où le même coup de l’huissier a été évité de justesse par le Procureur spécial qui devait informer Karim Wade des éléments de sa mise en demeure. Aujourd’hui encore, rien dans les actes de Karim n’est de pur hasard et rien dans sa préparation pour ce combat juridique avec le régime de Macky Sall n’est pris au hasard. Karim a mille et une stratégies dans son crâne dégarni, mais pleine de petites techniques de décharges.
LE RAPPEL DU VENDREDI. C’était déjà clair dans sa tête, limpide dans sa conscience. En allant vendredi dernier recevoir sa mise en demeure au terme des enquêtes le concernant sur l’enrichissement illicite, Karim Wade savait déjà tout de son face-à-face avec le Procureur spécial. De la lecture de l’acte juridique aux questions qui devaient lui être posées, Wade-fils était au courant des moindres détails. Outre les avis de ses Conseils, l’ancien ministre d’Etat avait réuni lui-même les éléments des enquêtes qui pouvaient être retenus contre lui. «Karim avait commencé depuis des mois à préparer sa défense, raconte un de ses proches. C’était avant même de venir au Sénégal, quand le Procureur spécial a sorti la liste des 7 premiers pontes du régime de Wade à poursuivre. Et Ies réponses aux questions posées vendredi étaient dans son ordinateur. Au fait, il faisait des rapports de toutes ses auditions. Ils savaient que les questions des gendarmes étaient celles du Procureur spécial, qui était souvent présent lors des enquêtes à la Section de recherches. Il en a profité pour circonscrire la volonté du Procureur spécial et s’imprégner de son dossier.» Sur lequel il n’a jamais arrêté d’échanger avec son pater d’avocat.
Le coup de téléphone à papa et la déclaration de Me Sall
Avant de se déplacer au siège de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) pour répondre à l’invitation du Procureur spécial, Karim Wade s’est longuement entretenu avec son papa au téléphone. Le bonhomme qui savait déjà la teneur de son dossier, procédait aux derniers réglages d’un face-à-face que lui et son père, cité dans le dossier, voulaient tourner en leur faveur. «Ils ont décidé de faire des tractations pour activer un réseau d’amis dans la diaspora pour qu’ils puissent apporter des démentis par rapport aux biens que les enquêteurs attribuent à Karim», explique la même source.
LES FINS CONSEILS. En langage décodé, Wade et son fils, veulent pousser «les vrais propriétaires, selon eux», des sociétés consignées dans le dossier de Karim Wade à démentir publiquement le Procureur spécial, voire son employeur, l’Etat du Sénégal. D’où les révélations (à dessein ?) des avocats de l’ancien ministre sénégalais du «Ciel et de la Terre» en lui attribuant la propriété des aéroports de Malabo (Guinée Equatoriale) et de Jordanie. «Ce qui est une grande manipulation», selon le Procureur spécial, Alioune Ndao. Rendant compte à ses supérieurs, le patron de la Crei a clarifié les choses : «On n’a jamais affirmé qu’il (Karim) était propriétaire d’un aéroport d’un pays souverain. C’est très éloigné de l’essentiel. Nous espérons que l’intéressé a lui bien lu et bien compris le libellé des questions. Seules ses réponses nous intéressent.» Un argument qui tranche avec la position de l’Etat, qui a lâché durant tout le week-end, ses communicants dans la presse pour rectifier la déclaration de Me El Hadji Amadou Sall. Qui, après une réunion avec ses confrères vendredi au retour de Karim Wade au domicile familial du Point E, a qualifié le document portant mise en accusation de leur client de «léger et ridicule».
Internalisation du combat
«TATONNEMENTS». Et pour faire tourner encore et encore en baudet le régime de Macky Sall, Karim aurait longuement discuté avec ses avocats, puis avec des proches de la famille Wade de la démarche à suivre. Si pour certains la mise en demeure n’est qu’une poursuite des investigations débutées à la Section de recherches de la gendarmerie, en ce sens qu’elles ratissent très large en enjoignant à Karim de justifier de prétendues propriétés ou au mieux des actions dans des sociétés. Et donc il faut laisser à la justice sénégalaise le soin d’aller récupérer les biens qui n’existent que dans la tête de son Procureur spécial. «Ils ne sont même pas sûrs que Karim y a des actions. C’est juste pour se faire une idée de ce qu’il y représente», croient-ils.
«Lors des enquêtes et surtout des commissions rogatoires envoyées en Europe, les enquêteurs ont buté sur des barrières liées au secret professionnel opposé par les entreprises privées», ajoutent-ils. Sûrs du fait que Karim Wade est innocent, ils veulent poursuivre le combat au niveau international. Une énième stratégie pour user le régime de Macky Sall, qui a largement montré ses signes de faiblesse dans la traque des biens mal acquis, avec des déclarations à répétition sur sa volonté d’aller jusqu’au bout.