C’est un entretien qui risque de faire beaucoup parler. Pendant plus d’une heure, l’ancienne ministre des Affaires étrangères, puis ministre de la Justice, a livré sa lecture de l’exercice du pouvoir, de la diplomatie sénégalaise, du fonctionnement de la justice et des orientations économiques du pays.
Mais au-delà du bilan de son passage au gouvernement, ce sont surtout ses déclarations sur les dossiers judiciaires, les violences politiques et les rapports au sein du pouvoir qui retiennent l’attention.
L’ancienne ministre affirme notamment avoir constaté des lenteurs, voire des « blocages délibérés », dans le traitement de certaines affaires. Plus encore, interrogée sur l’existence d’un éventuel manque de volonté politique pour aller jusqu’au bout de certaines enquêtes, elle répond en mettant directement en cause « certains dans le pouvoir ».
Une déclaration lourde de sens.
« Certains dans le pouvoir » n’avaient plus la même volonté
C’est sans doute le passage le plus explosif de l’entretien.
Revenant sur son expérience à la tête du ministère de la Justice, l’ancienne garde des Sceaux explique avoir constaté que plusieurs dossiers n’avançaient pas comme elle l’aurait souhaité.
Elle évoque notamment les affaires liées à la période 2021-2024, les dossiers financiers ainsi que les enquêtes concernant les violences politiques.
Selon son récit, certains dossiers seraient restés bloqués malgré les demandes d’explications et les instructions visant à accélérer leur traitement.
Interrogée sur l’existence d’un manque de volonté politique, elle refuse cependant de mettre en cause l’ensemble du pouvoir.
Sa réponse est plus ciblée : « Je ne dirais pas tout le pouvoir, mais certains dans le pouvoir. »
Cette phrase résume à elle seule une partie des tensions décrites au cours de l’entretien.
Pour l’ancienne ministre, l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe avait suscité une forte attente, notamment sur la reddition des comptes et la manifestation de la vérité sur les violences politiques.
Mais elle laisse entendre qu’au fil du temps, certaines résistances sont apparues.
Elle insiste toutefois sur un point : la reddition des comptes ne doit jamais devenir une chasse aux sorcières.
L’objectif, selon elle, n’est pas d’emprisonner pour satisfaire une demande populaire ou politique, mais de permettre à la justice de faire son travail sans blocage ni protection.
Des dossiers judiciaires qui « n’avançaient pas »
L’ancienne garde des Sceaux affirme avoir régulièrement demandé des comptes sur l’état d’avancement de plusieurs procédures.
Pourquoi certains dossiers n’avançaient-ils pas ? Où en étaient les enquêtes ? Quelles étaient les difficultés rencontrées par les juridictions ?
Autant de questions qu’elle dit avoir posées pendant son passage au ministère.
Le Pôle judiciaire financier est notamment évoqué.
Pour l’ancienne ministre, la création d’institutions spécialisées ne suffit pas. Encore faut-il que les dossiers soient effectivement traités et que les enquêtes produisent des résultats.
Elle affirme avoir constaté des situations qu’elle assimile à des blocages volontaires.
Ses déclarations posent une question majeure : qui avait intérêt à ralentir certaines procédures et pour quelles raisons ?
L’ancienne ministre ne donne pas tous les noms. Mais son témoignage laisse clairement entendre que les difficultés n’étaient pas seulement techniques ou administratives.
Violences politiques : « Il y a assez d’éléments »
Autre dossier particulièrement sensible : les violences politiques qui ont secoué le Sénégal au cours des dernières années.
L’ancienne ministre affirme que des efforts ont été entrepris pour permettre aux enquêtes d’avancer.
Elle évoque la mobilisation de magistrats expérimentés, le recours à des expertises et la nécessité d’une collaboration entre le ministère de la Justice, les services de sécurité et les autres administrations concernées.
Ces enquêtes sont complexes.
Il faut identifier les responsables, établir les circonstances exactes des décès, examiner les preuves balistiques, analyser les certificats de décès et déterminer les chaînes de responsabilité.
Mais pour l’ancienne ministre, les difficultés techniques ne peuvent justifier l’inaction.
Elle affirme qu’il existe suffisamment d’éléments pour poursuivre les investigations.
Elle rappelle également que certains crimes graves peuvent être qualifiés de crimes internationaux et, dans certaines conditions, être imprescriptibles.
Autrement dit, le temps ne devrait pas effacer la nécessité de faire la lumière sur les faits.
« Personne ne doit être au-dessus de la justice »
L’ancienne ministre développe également une critique sévère du sentiment d’inégalité devant la justice.
Elle évoque le contraste entre des citoyens emprisonnés pour des infractions portant sur de faibles montants et des personnes soupçonnées d’avoir détourné des sommes considérables qui continueraient à circuler librement.
Comment expliquer qu’une personne puisse rester en prison pour le vol de quelques moutons alors que des individus soupçonnés d’avoir causé des préjudices financiers bien plus importants semblent échapper à la justice ?
La question est posée avec force.
Pour l’ancienne garde des Sceaux, la crédibilité de l’institution judiciaire dépend précisément de sa capacité à appliquer les mêmes principes à tous.
La lutte contre l’enrichissement illicite et les atteintes aux deniers publics doit donc rester une priorité.
Son message est sans ambiguïté : aucune personnalité, quelle que soit sa position, ne devrait bénéficier d’une protection particulière.
Une nouvelle diplomatie tournée vers l’Afrique
Avant son passage à la Justice, l’ancienne ministre avait dirigé la diplomatie sénégalaise.
Elle défend le bilan de cette période et explique avoir voulu réorienter la politique étrangère autour de trois principes : le panafricanisme, le patriotisme et la souveraineté.
Selon elle, le Sénégal avait trop longtemps négligé le développement de relations économiques fortes avec plusieurs grands pays africains.
Son ambition était donc de replacer l’Afrique au centre de la diplomatie sénégalaise.
Cette stratégie devait également inclure la diaspora, considérée comme la « sixième région » du continent.
L’ancienne ministre évoque aussi les questions de réparations liées à l’esclavage et à la colonisation. Pour elle, ces sujets doivent désormais être portés dans les grandes enceintes internationales.
Elle estime que l’Afrique doit défendre plus fermement ses intérêts et imposer ses propres priorités dans le débat mondial.
La Russie et le choix de la diversification
L’ancienne cheffe de la diplomatie revient également sur son déplacement en Russie.
Elle explique que cette mission visait notamment à développer des relations directes dans des secteurs stratégiques comme les engrais, les céréales et les hydrocarbures.
L’objectif était de réduire les intermédiaires et de permettre au Sénégal d’acheter directement auprès des producteurs lorsque les conditions sont plus avantageuses.
Elle assume pleinement cette politique de diversification.
Le Sénégal, affirme-t-elle en substance, est un pays souverain. Il doit pouvoir acheter ses produits là où les prix et les conditions sont les plus intéressants.
Cette orientation avait suscité des interrogations chez certains partenaires occidentaux.
Mais pour l’ancienne ministre, la souveraineté consiste précisément à pouvoir choisir librement ses partenaires.
Il ne s’agissait pas de rompre avec l’Occident, mais de mettre fin à une dépendance excessive et de diversifier les relations internationales du Sénégal.
Diplomates plutôt que nominations politiques
L’ancienne ministre affirme également avoir voulu professionnaliser le réseau diplomatique.
Elle explique que les nominations dans les ambassades et les consulats devaient reposer sur des critères précis : ancienneté, expérience, compétence et adéquation du profil avec le poste.
Elle insiste particulièrement sur la nomination de diplomates de carrière à la tête des représentations consulaires.
Son objectif était aussi de renforcer la diplomatie économique.
Les ambassades ne devaient plus se limiter aux relations politiques traditionnelles. Elles devaient devenir des instruments de développement capables d’identifier les opportunités économiques, les marchés, les investisseurs et les secteurs stratégiques.
Des interrogations sur le fonctionnement du sommet de l’État
L’entretien devient encore plus politique lorsque l’ancienne ministre évoque les rapports au sein du pouvoir.
Elle explique avoir commencé, dès la fin de l’année 2024, à observer certaines évolutions qui l’ont progressivement mise mal à l’aise.
Elle insiste sur la nécessité de distinguer les relations personnelles des responsabilités institutionnelles.
Dans un État, explique-t-elle en substance, chacun doit respecter le rôle qui lui est attribué par les institutions.
Le président de la République est le chef de l’État. Le Premier ministre dirige le gouvernement. Le chef d’un parti politique dispose, lui aussi, de sa liberté d’action politique.
Mais ces différents rôles ne doivent pas se confondre.
L’ancienne ministre défend particulièrement l’autorité présidentielle.
Elle laisse entendre que certaines situations ont pu donner l’impression d’une confusion dans l’exercice du pouvoir.
Ses déclarations révèlent ainsi l’existence de divergences sur la manière dont l’État doit fonctionner et sur la place respective des principales figures de l’exécutif.
Une révision constitutionnelle jugée insuffisamment inclusive
L’ancienne ministre se montre également critique sur la méthode employée dans le débat autour de la révision constitutionnelle.
Pour elle, disposer d’une majorité à l’Assemblée nationale ne donne pas le droit de modifier les règles fondamentales du pays sans une large concertation.
Une Constitution ne doit pas être l’affaire d’un parti, d’une majorité ou d’une coalition.
Elle doit faire l’objet d’un dialogue avec l’opposition, la société civile et les différentes composantes de la société.
L’ancienne ministre met ainsi en garde contre toute réforme qui pourrait être perçue comme imposée par la seule force d’une majorité parlementaire.
Elle estime qu’une réforme institutionnelle majeure doit rechercher le consensus.
Un référendum à plusieurs milliards : est-ce le moment ?
La question d’un éventuel référendum est également abordée.
L’ancienne ministre évoque un coût pouvant atteindre plusieurs milliards de francs CFA et s’interroge sur l’opportunité d’une telle dépense dans le contexte économique actuel.
Le pays doit également organiser d’autres scrutins.
Dès lors, faut-il engager immédiatement des milliards dans un référendum ?
Et si le projet était rejeté, quelles conséquences politiques faudrait-il en tirer ?
Pour l’ancienne ministre, toutes ces questions méritent une réflexion approfondie.
Ousmane Sonko, figure panafricaine
Malgré ses critiques sur le fonctionnement du pouvoir, l’ancienne ministre réaffirme son attachement au panafricanisme et au projet politique qui avait suscité un immense espoir au Sénégal et ailleurs en Afrique.
Elle souligne notamment la dimension panafricaine prise par Ousmane Sonko.
Selon elle, une partie importante de la jeunesse africaine ne le considérait pas seulement comme un leader sénégalais ou le dirigeant d’un parti politique.
Il était devenu, à leurs yeux, une figure du panafricanisme.
Son parcours, son discours souverainiste et ses prises de position sur les relations entre l’Afrique et le reste du monde avaient suscité un véritable enthousiasme au-delà des frontières sénégalaises.
Pour l’ancienne ministre, cet espoir ne doit pas être déçu.
Le FMI et le risque d’un retour aux anciennes recettes
La dernière partie de l’entretien est consacrée à l’économie et aux institutions financières internationales.
L’ancienne ministre livre une critique sévère des politiques d’ajustement structurel, de libéralisation et de privatisation.
Selon elle, les mots changent, mais les recettes restent souvent les mêmes.
On parle aujourd’hui de « restructuration » ou de « stabilisation ». Mais derrière ces termes se trouvent souvent la réduction des dépenses publiques, la libéralisation des prix, la privatisation et l’ouverture accrue aux capitaux privés.
Elle met particulièrement en garde contre la privatisation de secteurs stratégiques au profit d’intérêts étrangers.
Comment défendre la souveraineté nationale et affirmer que les ressources appartiennent au peuple sénégalais si les secteurs essentiels de l’économie échappent progressivement au contrôle national ?
La question est centrale.
L’ancienne ministre estime également que les institutions financières internationales ne sont pas seulement des institutions économiques.
Elles sont aussi politiques.
Leur fonctionnement, selon elle, reflète des rapports de force dans lesquels les pays africains disposent d’un poids limité.
Le projet souverainiste à l’épreuve du pouvoir
Au fond, tout l’entretien tourne autour d’une interrogation : le projet souverainiste porté pendant des années peut-il résister à l’épreuve du pouvoir ?
L’ancienne ministre rappelle que les Sénégalais étaient prêts à consentir des sacrifices.
Mais ces sacrifices devaient avoir un sens.
Ils devaient conduire à davantage de souveraineté, d’indépendance économique, de justice et de transparence.
Son témoignage laisse apparaître la crainte d’un éloignement progressif entre les promesses initiales et certaines décisions prises depuis l’arrivée au pouvoir.
Sans renier son engagement panafricaniste, elle interpelle sur la direction empruntée.
Un témoignage qui ouvre une nouvelle séquence politique
Cet entretien ne ressemble pas à un simple bilan ministériel.
Il constitue un témoignage politique de première importance sur les premiers mois d’exercice du nouveau pouvoir.
Les affirmations concernant les blocages de dossiers judiciaires, le manque de volonté de « certains dans le pouvoir », les enquêtes sur les violences politiques et les divergences au sommet de l’État devraient continuer à susciter de nombreuses réactions.
L’ancienne ministre pose, au fond, plusieurs questions majeures.
La reddition des comptes ira-t-elle jusqu’au bout ? Les responsables des violences politiques seront-ils identifiés ? L’autorité des institutions sera-t-elle préservée ? La révision constitutionnelle fera-t-elle l’objet d’un véritable consensus ? Et surtout, le Sénégal restera-t-il fidèle à l’ambition souverainiste qui avait nourri tant d’espoirs ?
Autant de questions auxquelles le pouvoir devra, tôt ou tard, apporter des réponses.