Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire.
Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Le roman est un genre littéraire caractérisé essentiellement par une narration fictionnelle et dont la première apparition peut être datée du XIIe siècle. Initialement écrit en vers qui jouent sur les assonances, il est écrit en prose dès le XIIe siècle et se distingue du conte ou de l'épopée par sa vocation à être lu individuellement et non écouté. Dynamique au XVIIIe siècle, le roman devient le genre littéraire dominant à partir du xixe siècle et présente aujourd'hui un grand nombre de sous-genres. Ainsi le roman s’apparente à une œuvre d'imagination en prose qui présente des personnages donnés comme réels.
La diversité des tonalités littéraires dans les romans représente un vaste champ de création. Ainsi, il n’existe pas de roman type mais des variations romanesques qui présentent une grande diversité en matière de schéma narratif (l'enchaînement plus ou moins complexe des événements), de schéma actantiel (les différents rôles présents dans le récit), de statut du narrateur (distinct ou non de l'auteur), des points de vue narratifs ou encore de la structure chronologique. Le roman, de type polymorphe, exploite aussi bien les différents discours (direct, indirect, indirect libre), la description (cadre spatio-temporel-portraits) que le récit proprement dit (péripéties), le commentaire, le mystère ou l'expression poétique.
Le roman, qui est aussi l’expression d’une époque et d’un lieu réel ou fictif, peut être réaliste, fantastique, s’imprégner d’un réalisme magique ou encore provoquer un suspense intense dans les arcanes du récit.
Le fils, le roman de Papa Samba Badji, débute avec une nervosité narrative très efficace. Dès les premières pages, le schéma narratif est posé et les personnages s'incarnent rapidement avec une grande facilité. Un vieil homme est recueilli à l'hôpital de Koniga à la suite d'une agression. Très vite, on comprend que celui-ci est un individu important, sans que l’on connaisse son identité, puisque c’est le fils du ministre d’État, Madou, qui l’a conduit à l’hôpital.
En quelques phrases, on comprend que le récit est situé dans une interstice fictionnelle, entre quelques descriptions qui s’apparentent au réel, dictature, violence, corruption, népotisme et lâcheté, tout en proposant un lieu fabriqué pour les besoins de la fiction qui irisent une certaine distance propre au romanesque. Cette introduction habile permet à l’auteur de rendre le lecteur complice du jeu fictionnel, qui peut reconnaître un territoire connu pour faire jouer une certaine cohérence tout en créant une étendue allégorique qui s’émancipe de toute réalité tangible.
Composée dans un style très vif, cette construction narrative laisse planer le doute entre fiction et invention. La caractérisation des personnages est construite de manière immédiate, ce qui rend l’atmosphère du roman intrigante, suspendue, voire étouffante.
Le prologue étant posé, le récit peut démarrer révélant l’histoire de Thiémoko, ancien professeur de philosophie à l’université, un homme épris de justice et de liberté et qui, interné dans un camp de la mort durant vingt-cinq ans, ne s’est jamais dédit de son engagement pour sauvegarder sa parole, jusqu’au jour où il redevient libre. Éclairé entre ombre et lumière, le roman semble s’inspirer du genre cinématographique tant la langue s’inspire de l’image, des décors et de personnages campés dans un mouvement ultra pénétrant. Et si le début se déroule assez simplement, le schéma narratif du récit apparaît soudain plus complexe au fur et à mesure, jusqu’à ce que la vérité éclate, révélée par la promesse de Thiémoko et par la ténacité de son fils Madou.
Écrit dans un style précis et maîtrisé, le roman de Papa Samba Badji est à la croisée du romanesque et du thriller politique. Le leitmotiv qui apparaît en arrière-plan est un véritable plaidoyer en faveur du rétablissement de l’intégrité morale et de la justice, dans un pays où la contestation est réprimée de manière meurtrière. Travestissant les dérives d’un pouvoir politique reconnaissable, l’auteur dénonce ce qui pourrait advenir dans un futur qui n’est pas si éloigné. Car dans les enchevêtrements de la quête du pouvoir, de la trahison, du mensonge se cachent les pires faiblesses de l’espèce humaine. Mais la rédemption semble encore possible entre les mots, on perçoit le pardon pour laisser en place les seuls remparts du désastre, l’amour et la croyance familiale.
Le fils de Papa Samba Badji est un roman complexe et abouti parce qu’il interroge, de manière perspicace, les sentiments contradictoires qui traversent les êtres confrontés au pire. Le va-et-vient tortueux entre la vengeance et le pardon constitue le fil du récit dans un cadre réaliste, tout en cherchant à atteindre une autre voie, celle de la puissance du romanesque. Papa Samba Badji semble être un créateur en phase avec la littérature, un art qui hésite entre le déterminisme et la résilience, un espace vivant entre résolution et libération du sentiment de haine. C’est ce que l’auteur réalise avec élégance par ce roman qui tient en haleine tout en laissant vivre une lumière romanesque au caractère singulier.
Amadou Elimane Kane est écrivain poète.
Le fils, Papa Samba Badji, roman, éditions Maîtres du Jeu, Dakar, 2022.
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