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Les belles feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Force-Bonté de Bakary Diallo ou le récit singulier d’un autodidacte
EXCLUSIF SENEPLUS - Sensible à la poésie comme je peux l’être, je ne peux que conseiller à la jeune génération d’explorer la poésie de Bakary Diallo forte en symboles et en allégories, une poétique puisée dans l’imagerie de la langue peule
 
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Le récit autobiographique est un texte dans lequel un auteur raconte sa propre vie. Le mot autobiographie vient du grec auto (soi-même), bio (la vie) et graphie (l’écriture). Le narrateur est l’auteur, écrit au “je” et l’histoire appartient au réel mais avec une part de subjectivité. L'autobiographie a plusieurs fonctions : elle sert à se souvenir, à se comprendre soi-même, à transmettre sa mémoire ou à analyser son passé pour mieux témoigner d’une époque ou d’événements marquants. 

Il arrive assez souvent que l’authenticité des faits dans une autobiographie peut être contestée car l’auteur appose sa propre vision et certains souvenirs peuvent être déformés ou oubliés. Dans sa relation avec le lecteur, l’auteur cherche à susciter l’empathie ou la réflexion. Ainsi, il apparaît important de bien analyser qui est l’auteur, et comment il utilise les figures littéraires pour imprégner son récit du réel, quels sont les lieux marquants du récit et l’époque dans laquelle il se déroule. 

Force-Bonté de Bakary Diallo est un récit de guerre autobiographique publié pour la première fois en 1926, puis réédité en 1985. Bakary Diallo, né en 1892 et décédé en 1978, est l’un des premiers écrivains africains de langue française, poète et auteur de Force-Bonté, ce récit retraçant son engagement volontaire en tant que tirailleur sénégalais dans l’armée française en 1911. Grièvement blessé en 1914, il devient interprète et rentre au Sénégal en 1928. Ce qui fait de ce livre une entreprise littéraire tout à fait singulière. 

Écrit au présent dans une langue fluide et accessible, le livre est composé de courts chapitres qui s’enchaînent très subtilement. Force-Bonté est un récit d’initiation porté par le “je” du narrateur, qui se transforme peu à peu, par sa curiosité et par son intelligence, en un regard épique traversé par la grande Histoire dont Bakary est un témoin direct. 

Né à Mbala, village dans l’actuelle région de Saint-Louis entre Dagana et Podor, Bakary est un jeune berger peul aimé de sa famille. Rêveur, poète, marcheur et observateur de la nature, des paysages et des animaux, Bakary n’a pas l’âme d’un gardien de bétail. Par ses rêveries qui le mènent sur d’autres chemins, il égare son troupeau. Ainsi Bakary, se sentant coupable de ses errances, ne veut pas faire porter ce fardeau à sa famille. Très jeune, il sait qu’il ne veut pas être ni berger ni agriculteur, il est en quête d’un autre horizon. Car son esprit poétique est déjà à l'œuvre dans son regard qui s’attarde sur la nature et les paysages. 

L’aube chasse l’ombre de la nuit ; l’est s’éclaire.

Les chemins s’ouvrent, la marche continue, mais les Dieux s’éloignent de nous.

La langue française est traversée de mots originels qui donnent au récit un caractère poétique ;  Djéri est une terre sablonneuse où on ne peut avoir l’eau qu’en hiver. Ou son contraire Vallo qui est une terre d’argile, favorable à l’inondation au moment des grandes pluies. Les séquences géographiques, toujours très minutieuses, séparent la ville du village natal ou encore de la brousse, en dessinant des couleurs différenciées et inscrites dans la beauté.

Après avoir quitté sa ville où il se sent peu respecté, il part pour la ville de N’Darr,  Saint-Louis via Dagana et le fleuve. Les entrées descriptives poétiques sont multiples et l’on est embarqué dans le même bateau que Bakary : 

Les bruits des vagues de la mer, amante fidèle de N’Darr, semblent s’élancer vers la ville, à la rencontre de cette masse de gens de toutes les races du monde et des bateaux, concurrents de ce beau Bannit, coureur contemplé du Sénégal.

Les descriptions de la ville affairée et moderne y sont très précises, comme sculptées par les yeux de Bakary. Il ne comprend pas encore le wolof mais tout lui semble riche et précieux. On lui propose de s’embarquer sur un bateau puis d’être charpentier mais Bakary refuse car il n’aime pas cela non plus ! C'est finalement en s’engageant dans l’armée française qu’il semble être le plus à sa place même si au début, il n’est pas vraiment concentré car toujours contemplatif, innocent, voire utopiste du monde qui l’entoure. Toujours en train d’observer, de chercher à comprendre et d’étudier les réactions des êtres le conduisent à vivre des situations plutôt cocasses. 

Son rapport à l’écriture est très précoce alors qu’il n’a pas encore vécu une vie d’homme et il admire celui qui sait écrire : 

La rapidité avec laquelle son écriture se multiplie me donne envie de l’imiter. Ce n’est pas possible tout de suite ; mais « j’apprendrai plus tard », c’est une impression forte dans mon être.

Puis vient le moment du départ pour les troupes françaises. Alors que le chemin de fer s’élance de Saint-Louis pour déverser les soldats à Dakar, l'auteur explore quelques envolées métaphoriques : 

Les arbres étant fixés éternellement, ils ne pourront pas se sauver avant l’arrivée de notre fer qui avance toujours. Je regarde les branches sèches comme des blessés, les arbres secs comme des morts, j’imagine, dans le bruit du train, la poussée victorieuse des tirailleurs sénégalais et, dans la fumée qui s’échappe de la machine, les feux de nos armes sévères.

Plus tard, c’est le regard fixé sur l’océan où les yeux de Bakary remplis de larmes quittent la terre natale

Le ciel couvre la nuit, la nuit enveloppe de toute son étendue cette mer où grondent indiscrètement les vagues. Je ne vois plus rien au loin : seules les vagues dépliées me pénètrent de leurs bruits lourds.

Ainsi, la terre sénégalaise s'éloigne pour accoster au Maroc où là encore Bakary a les yeux grands ouverts pour décrypter ce qu’il voit. 

Son esprit vif est fertile de connaissances et de pensées philosophiques qu’il entretient avec lui-même ou avec son ami Demba Sow. Si curieux de tout, Bakary confesse ses regrets de la barrière des langues car il a soif de comprendre tous les autres. 

Qu’il serait beau d’entendre le son clair d’une langue appliquée universellement par les peuples qui souffrent tant de ne pas se comprendre en toutes choses, et jusqu’au fond.

Les tirailleurs restent postés au Maroc durant quatre ans. Pensant rentrer au Sénégal, c’est finalement la déclaration de guerre par l’Allemagne à la France qui change la destinée de ces hommes asservis au combat pour défendre la “mère patrie”. 

Arrivé à Sète en France, Bakary fait l’expérience de son premier contact avec la population française, qui passée la première peur de voir débarquer ces hommes noirs, leur témoigne affection et admiration. 

De son rapport à la France et aux Français, Bakary Diallo semble avoir une sensibilité exacerbée. Il peut reconnaître l’orgueil et la cruauté des troupes coloniales mais, en fin analyste, il se met à la place de l’ami-ennemi. Il semble admirer les combats du peuple français qui a cherché à lutter contre l’injustice et à sauvegarder la liberté. Ce qui à cette époque complexe de la colonisation est assez remarquable. 

Avec la distance de l’histoire douloureuse de la colonisation et depuis la hauteur du XXIe siècle, le récit de Bakary peut sembler romancé, voire inexact, mais l’humanité qui s’y déploie est absolument bouleversante, vibrante de partage et de découverte mutuelle. Séparé de son ami Demba, engagé dans un autre bataillon que le sien, Bakary est désemparé et c’est une famille française qui lui vient en aide. 

C’est que la lumière de la bonté est seule efficace pour effacer les malentendus. J’ai compris qu’elle n’avait pas besoin de mots, de paroles, pour être sentie. Elle n’a qu’à être.

Et puis sans détour, formant une ellipse littéraire dramatique, c’est le terrain de la guerre qui apparaît et déjà la mort enfle et se propage sur la terre acharnée des combats : 

Un peu partout surtout vers l’Est une lueur incertaine s’avance. L’ombre de la nuit se détache sur les collines et forme des parcelles noires, par-ci par-là, dans les ravins, au pied des arbres aux branches calmes. 

L’esthétique littéraire de Bakary Diallo est très sensible et profondément poétique, et cela donne au récit un caractère à la fois emprunt au réel mais qui par la transformation des mots, provoque un tableau sublimé pour mieux résister à l'explosion de la guerre. 

Bakary est gravement blessé, quasiment laissé pour mort, puis transporté à l’hôpital d’Épernay où il assiste à la mort des soldats, se réfugiant dans la dévotion des soignants. Puis on le retrouve à Paris où il reçoit des soins de tous les hôpitaux car ses blessures sont profondes. Là aussi, il mesure la fragilité de la vie comparée à ses grigris qui lui semblent impuissants à le protéger de la douleur, de la perte et du sentiment déchirant de la solitude. La mort est si proche de son lit que Bakary revoit, comme dans un tourbillon, les images de sa terre natale, de sa courte vie avant le massacre, il lutte entre la vie et la mort, certain de sa disparition prochaine. Mais les soins et les attentions qu’il reçoit des êtres qui l’entourent le sortent de la torpeur et de la mort. 

Ici, l’auteur semble utiliser une technique littéraire savamment pensée. La langue de l’auteur s’entremêle aux moments où il apprend un français maladroit et au temps de l’écriture où il devient une sorte de narrateur omniscient qui raconte les troubles de son personnage. Cette combinaison littéraire inscrit le récit dans une histoire  intemporelle et poignante, celle de la souffrance de la guerre, de l’isolement, de l’exil, de la différence acceptée par des élans de solidarité humaine. Le récit, pourtant écrit au présent, n’est pas consigné au moment des faits, c’est pour cela qu’il y a autant de détails descriptifs et des dialogues habilement travaillés. Mais le récit semble prendre la forme d’un pacte narratif qui est là pour relater tout l’apprentissage du jeune Bakary. On a parfois la sensation que Bakary Diallo accompagne le jeune tirailleur sénégalais, dans son initiation du français notamment, tel un père attentif et en dehors de sa personne elle-même.

Et les dialogues, quelquefois traduits directement de la langue peule, sont savoureux, exprimant un langage soutenu, voire lyrique, qui exprime l'attachement à la langue originelle qui est en train de former un chemin dans la résonance d’une voix inédite francophone. Les récits que se racontent ces jeunes soldats, blessés au combat et réunis sur le front méditerranéen par leurs origines, est le seul moyen d’échapper à leurs conditions que l’on perçoit comme très précaires et très chaotiques sur le terrain de la première guerre mondiale. 

Le récit de Bakary Diallo, par sa structure ramassée, à la fois scrupuleuse et concise, donne au roman un espace littéraire universel qui, par son titre lui-même, donne une force extraordinaire à la bonté insoupçonnée d’une époque historique controversée. 

Et même si le roman reste d’une étonnante fraîcheur, voire d’une innocence confondante, il existe certains passages où l’on comprend que la dureté de l’armée française à l’égard de ses sujets venus d’Afrique est très présente. Quand Bakary demande un régime spécial, fait de lait et de purée, parce qu’il est blessé à la mâchoire, le commandant l’envoie en prison ! L’attention qu’on leur accorde est semble-t-il assez superficielle ou du moins convenue par les liens militaires. Mais Bakary, par son énergie à croire en l’amitié entre les peuples, ne leur en tient pas rigueur. 

Ce livre, dont beaucoup ont dénoncé une forme d’apologie de la colonisation, comme le souligne Mohamadou Kane dans sa préface critique de 1985, est toutefois un acte important du patrimoine littéraire sénégalais, ne serait que d’un point de vue esthétique et narratif, un exercice ici singulier et autodidacte. De même, la poésie, en langue peule, de Bakary Diallo continue d’être passée sous silence alors qu’elle est d’une grande puissance évocatrice : 

La vie, Ah ma Loûla, n’est qu’un mot…

Mais que de merveilles en son sein !

Les premiers venus disaient que la vie était une plaine

Une fois partis, d’autres prirent leur place et dirent : « Non, un vallon ! »

L’oiseau du Diêri, sentant que la vie était instable,

Se faufila à travers la saison sèche.

Qu’il pleuve à verse…

Mon Dieu, de la brousse au village, Toi seul est Tout-Puissant !

Qu’il pleuve, tant que des bourrasques balaient les plumes que la saison sèche rejette !

Tant, que les gouttes d’eau étouffent au-dessus des cases en paille le feu de la saison

sèche, que de coquettes jeunes filles écoutent…

Sensible à la poésie comme je peux l’être, je ne peux que conseiller à la jeune génération d’explorer la poésie de Bakary Diallo forte en symboles et en allégories, une poétique puisée dans l’imagerie de la langue peule. 

Je dois avouer aussi que cet homme fait partie de mon royaume d’enfance car c’était un grand ami de mon père, le capitaine Abdoul Boly Kane, un des premiers capitaines noirs de l’armée de l’air française. Bakary Diallo était un homme à la forte personnalité et j’ai le souvenir d’un homme charismatique qui arborait toutes ses décorations militaires et qui parlait avec passion. 

En découvrant Force-Bonté de Bakary Diallo, les souvenirs de ces épisodes, appartenant à l'enfance, sont remontés mais c’est en analyste littéraire que je me suis attaché à le lire, en reconnaissant au récit un caractère à la fois intime et historique des tirailleurs sénégalais engagés dans la première guerre pour la France, tout en relevant une esthétique poétique étonnante. 

Amadou Elimane Kane, écrivain poète.

Force-bonté, Bakary Diallo, première édition en 1926, Les Nouvelles éditions africaines, réédition en 1985, préfacé par le professeur Mohamadou Kane, Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Dakar. 

  1. ^ https://shs.cairn.info/revue-poesie-2015-3-page-27?lang=fr 

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