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Les belles de feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Fatou Warkha Sambe ou la justice en bandoulière
EXCLUSIF SENEPLUS - Assignée au silence est une œuvre majeure de la littérature sénégalaise contemporaine. Ce récit d'une émancipation féminine brise les tabous d'une société patriarcale et transforme la douleur intime en un puissant manifeste politique
 
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1003861
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Mon coeur est une fête chaque fois qu’une femme émerge de l’ombre. Je sais mouvant le terrain des acquis, difficile la survie des conquêtes… Une si longue lettre, Mariama Bâ, 1979

En littérature, le récit est une œuvre narrant des faits vrais ou imaginaires.  En critique littéraire, le récit est opposé au roman car il possède un régime de narration différent et un traitement référentiel distinct. Le récit est fondamentalement rétrospectif : l'événement rapporté a eu lieu et la narration le fait connaître, hors de l'exposé d'une dynamique interne des événements. Le récit resterait essentiellement conceptuel dans la mesure où, traitant d'un acquis, il serait inévitablement réflexif. De même, le récit correspond à une différenciation minimale des données spatio-temporelles, qui retrouvent cependant une importance dans le moment de l'énonciation. Ainsi, en théorie littéraire contemporaine, le récit présente la forme organique de toute narration, romanesque et non romanesque. 

C’est le cas de l’ouvrage de Fatou Warkha Sambe, Assignée au silence, qui relève davantage du récit que du roman. La structure narrative, bien qu’imaginaire, s’inscrit dans un registre où la narratrice, qui s’incarne avec un “je” énonciateur, propose une réflexion sociétale avec une succession d'événements à rebours. 

Au début du récit, on fait la connaissance de Madjiguène qui est une femme à la réussite importante, elle est une actrice reconnue et célèbre. Mais à la question que lui pose une jeune fille, Ndaté, qu’elle croise à la promotion de son dernier film, sur le féminisme, le passé ressurgit. 

Alors, Madjiguène, en charge de son propre récit, raconte. Issue d’une famille modeste, monoparentale et dont le père est absent et polygame, Madjiguène souffre d’une enfance délaissée. Livrée à elle-même, avec une éducation sans cadre et laissée pour compte, la jeune fille cherche les repères nécessaires à son existence. Bien que l'école soit un lieu de stigmate et d’humiliation, la petite fille s’entête, à tel point qu’elle est la seule de la famille à faire des études alors que ses frères abandonnent l’école, par paresse et sans travailler. 

Curieuse et avide d’indépendance, on l’assigne à un rôle dont elle ne veut pas, celui d’une fille qui doit se substituer à sa mère, trop occupée à travailler pour faire survivre sa famille. Madjiguène comprend douloureusement que le traitement familial dont elle subit la pression est déséquilibré et injuste. Contre toute attente et s’opposant à la lignée des femmes de son cadre familial, elle résiste en essayant d’imposer ses désirs. Ce qui se révèle être un espace de solitude et de tourments qui ne prennent jamais fin. 

Son premier amour, Babacar, la trahit alors qu’elle espère une véritable alliance. Ainsi Madjiguène endosse cette posture qui fait d’elle une fille hors-norme, déterminée, rebelle, cherchant une émancipation légitime, plus proche d’un comportement masculin, un état que la société lui reproche. Cette assignation la conduit au silence, à la violence et à l’isolement, emmurée dans sa révolte. Sa seule issue : les études. Victime d’une tentative de viol par le principal, elle refuse cette soumission et se fait renvoyer du collège où pourtant elle excelle. Elle obtient toutefois son brevet avec mention et quitte la maison familiale, se met à travailler et subit une nouvelle fois de multiples brimades dans une violence quotidienne. 

S’inspirant de ses lectures, notamment celle du travail de l'anthropologue Awa Thiam ou encore du travail littéraire de Ken Bugul, Madjiguène poursuit son ascension malgré la brutalité de son entourage. Alors qu’elle se destine à suivre une formation en audiovisuel, elle est approchée par une réalisatrice qui lui propose le premier rôle dans son prochain film. Enfin une main tendue qui va bouleverser son destin. Loin de sa terre natale pour les besoins du film, elle peut porter un regard nouveau sur la société sénégalaise qu’elle reconnaît aveugle et déconnectée des réalités psychiques des femmes. 

À travers le destin de Madjiguène, le propos du livre de Fatou Warkha Sambe est saisissant car les persécutions qui se dessinent à chaque page semblent tout droit sorties d’un récit naturaliste qui nous glace le sang. L'oppression que subit Madjiguène l’oblige à un exil mental au sein de son espace social et familial. Pourtant, le propos n’est pas démonstratif, le récit semble être simplement le témoignage sincère d’une jeune femme aux justes ambitions qui se transforment en vindictes sociales. 

L’écriture y est haletante, en apnée, un état que vit la narratrice sans respiration. Il y a peu de place pour de longues descriptions, en dehors des combats de la jeune fille et des épreuves qui traversent sa chair. La construction stylistique de Fatou Warkha Sambe impose un rythme à la fois impressionnant et bouleversant, sans chercher l’apitoiement, sans se conformer au pathos. C’est à ces qualités essentielles que l’on reconnaît une création littéraire. 

Pour ce premier roman de Fatou Warkha Sambe qui est aussi journaliste et militante des droits des femmes, on perçoit nettement l’héritage littéraire de Mariama Bâ, ou encore de Ken Bugul, la voix de ces femmes de lettres qui ont milité en faveur de l’émancipation des femmes et révélé des tabous de la société sénégalaise. Ainsi, la bataille de Fatou Warkha Sambe se compose autour de la souffrance universelle des femmes et, par sa parole métamorphosée par la fiction, elle devient politique. 

Et de son parcours douloureux, elle en fait une force pour transmettre aux autres et leur permettre de mieux se libérer des carcans imposés. Dans le récit, et comme dans la trajectoire de Fatou Warkha Sambe, la création d’une fondation pour aider les jeunes femmes à s’émanciper est une forme de réparation, pour faire vivre l’équité cognitive. 

À lire ce récit, on comprend davantage la résistance des filles, des femmes, des mères qui cherchent à s’ouvrir un horizon d’espérance, sans qu’il soit nécessaire de les enfermer sous un joug féministe replié sur lui-même. Il y a ici l’expression d’une lutte profonde pour la justice humaine avec une conscience en faveur des droits fondamentaux. 

C’est pour toutes ces raisons que le récit de Fatou Warkha Sambe est un livre majeur de notre littérature sénégalaise contemporaine, un geste qui s’affranchit du discours moral et traditionnel tout en révélant, par la création littéraire, une faille béante de notre société qui ne peut se construire sur un anathème déguisé par la suprématie masculine. Est-il besoin de rappeler que dans l’histoire africaine, la place des femmes n’est pas secondaire mais qu’elle est la partie constituante de toutes les belles résistances de notre humanité ? 

Le livre de Fatou Warkha Sambe est comme un cri qui résonne longuement dans le paysage littéraire et il doit pouvoir habiter tous les espaces de nos assemblées afin de permettre un nouveau dialogue entre les générations. 

Amadou Elimane Kane, écrivain poète.

Assignée au silence, Fatou Warkha Sambe, roman, éditions de l’Harmattan Sénégal, Dakar, 2025.

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