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Les belles de feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Meïssa Maty Ndiaye ou la poésie qui rassemble les lumières
EXCLUSIF SENEPLUS - Armé de mots secs et rapides, le poète dénonce les fractures sociales et les injustices avec une intensité rare, transformant chaque vers en joute verbale
 
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1004226
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Comme on le sait, la poésie est un genre littéraire très ancien, une composition littéraire primordiale qui signifie faire-créer. Elle présente des formes variées, écrites généralement en vers mais qui admettent aussi la prose, et qui privilégient l'expressivité de la forme, les mots disant plus qu'eux-mêmes par leur choix (sens et sonorités) et leur agencement (rythmes, métrique, figures de style). Sa définition se révèle difficile et varie selon les époques, au point que chaque siècle a pu lui trouver une fonction et une expression différente, à quoi s'ajoute l'approche propre à la personnalité de chaque poète. Ainsi la poésie est aussi composite que le nombre d'œuvres et de créateurs dont elle a marqué l’histoire littéraire. 

L’oeuvre poétique de Meïssa Maty Ndiaye est résonnante et ressemble à un triptyque poétique qui se décline en couleurs - vert, jaune et rouge - comme autant de forces symboliques des valeurs africaines. La langue y est foudroyante et instantanée et il y a peu de place pour l’hésitation. Il n’y a pas d'effets de style, ni circonlocution, comme un art brut sans détour : 

Chez lui

Tout est cher

Tout est agréable

Son cartable de diplomate

Son ballon de coupe du monde

Son vélo de grand champion

Ses gros gâteaux croustillants

Ici le poète s’arme des mots pour dénoncer les injustices qui sévissent, comme autant de joutes verbales qui donnent la réplique : 

Lourde brute ignorante des règles de vie

Un échec et une grande humiliation !

J’ai tout compris maintenant

Je t’ai tout donné sauf une éducation

Et le poète semble nous dire que de l’autre côté du décor, il y a ceux et celles pour qui la route est longue et sinueuse et qu’un océan abyssal sépare les êtres selon leur naissance, avec la fulgurance d’images immédiates : 

Les petits jonchent le sol

Les grands remplissent les lits

C’est le mélange des genres

C’est le mélange des âges

Comme une charge électrique, la parole se rebiffe et déclame des vérités sans soleil, aveuglées par l’ardeur des hostilités de la vie : 

Calebasse de mendiant le jour

Hébergement chez le mécanicien

Accueil au petit lycée vétuste

Vêtements sales toujours rapiécés

Ventre entre les tenailles de la faim

La langue est rapide et sèche, conjuguée à l’impératif majeur de la survie. Mais au détour d’un poème, une question, celle du langage primordial oublié : 

Les mots de nos langues nationales

Enlevés du langage de nos fils

Tout le reste est emprunt

Et la mémoire historique surgit pour faire taire l’occupation du mensonge qui ne sert qu’à dépouiller la délicatesse de l’unité, à la lumière des Femmes de Nder et à celle d’Aline Sitoë Jaata : 

Je me rends avec courage

Pour l’exil comme ceux qui ont lutté avant moi

Pour de lointaines prisons et sans jugement préalable

Parce que j’ai simplement osé lutter

Tout comme le poète s’insurge contre le mal de l’argent et du pouvoir qui éloigne l’unité culturelle et humaine. Le poème devient alors un mantra qui martèle les esprits pour changer de paradigme : 

Les nouveaux princes ont élevé des barrières

Quand construire la grande Afrique Unie était possible

Et devait être le seul destin et l’unique dessein

Un grand continent noir un et indivisible

Les masques de l’imposture sont des contre-vérités de ce qui assure l’harmonie, celle de la mémoire et de l’identité primordiale : 

Je ne te reconnais plus

Tu es devenu le reflet de l’occident

Tu as rejeté la vie de groupe

Tu as abandonné les temples

Tu as détruit les symboles de la tradition

La plénitude poétique se trouve aussi dans la fécondité des mots qui trouvent leurs sens avec simplicité mais sans concession : 

Sois avec l’enfant

L’avenir du monde

Sois avec la femme

La porteuse de l’humanité

Sois avec l’homme

Le maître de la nature

Et de dire aussi combien il importe de soulager les corps de l’épuisement, des tâches répétées qui n’engendrent que le désert du vide : 

Je suis fatigué de ce voile noir

Qui me cache le monde

Tu es fatigué de voir

Sans entendre la nature

Les paroles les chants les comptines et les prières des hommes

Ainsi peu à peu, la poésie devient le seul remède à la conscience qui surplombe les beautés qui ne demandent qu’à être célébrées : 

Les cieux si sublimes sont sept du sol au siège suprême

La terre tapis roulant toute tempétueuse tinte

Le soleil si serein surplombe les silhouettes sèches

La lune liant lueurs et lumières lessive les lampions

Ainsi le poète devient marcheur pour retrouver l’ampleur et la profondeur de ce qui doit être dit : 

Par les sentiers boueux 

Par les sentiers rocailleux 

Je cherche le chemin 

Par les pistes sablonneuses 

Par les pistes tortueuses 

Je cherche le chemin 

Ainsi, la poésie de Meïssa Maty Ndiaye ressemble à une longue échappée stylistique à travers l’expérience des mots, à la recherche d’une structure polyphonique qui fonctionne en écho, interrogeant ici la métonymie de la langue. 

Poète mais aussi enseignant, Meïssa Maty Ndiaye est lauréat de plusieurs prix de poésie, notamment du Prix Amadou Hampathé BA en 2024. Il est l’auteur de onze recueils de poésie dont trois ont été publiés en langue nationale wolof.

La poésie de Meïssa Maty Ndiaye est une ode aux couleurs esthétiques et aux passages qui s’ouvrent sur les mots sans déviation, sans artifice. L’expression poétique forme ici une communion de l’engagement, de la mémoire culturelle et d’un verbe en accord avec la fertilité de la terre et de la présence humaine. 

Amadou Elimane Kane est écrivain poète.

Meïssa Maty Ndiaye, Lumières jaunes suivi de Lumières rouges, poésie, éditions Feu de Brousse, 2013.

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