Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire.
Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Une biographie est la relation ou l’étude de la vie d’une personne. Le mot, composé de bio qui signifie la vie et de graphie qui se rapporte à décrire, à l'acte d’écrire, porte en lui-même un sens symbolique. Une biographie est donc un ouvrage qui étudie, ou retrace, la vie d’une personne. Il existe plusieurs types de biographies : les biographies historiques (qui associent la vie d’une personne à des évènements historiques), les biographies factuelles (qui ne font que retracer objectivement la vie d’une personne) et les biographies romancées (qui relatent des évènements historiques liés à une personne sous la forme d’un récit, en prenant des libertés).
Ce genre littéraire permet d’apporter des informations vérifiées sur une personnalité, tout en donnant un aperçu de son contexte historique, social et culturel.
L’ouvrage d’Ibrahima Wane, intitulé Dr Ibra Mamadou Wane : Les secrets d’un serviteur, se propose donc de retracer le parcours exceptionnel de Ibra Mamadou Wane qui a été un acteur important de l’histoire sénégalaise du XXe siècle. Ce récit, très documenté et chronologique, fait aussi acte de mémoire pour la postérité de notre narration nationale. L’auteur remonte le temps, en enrichissant de précisions historiques, les mémoires d’un homme qui, par sa trajectoire, a constitué un pan important de nos épisodes culturels et politiques.
Né en 1927 à Mboumba, au Fouta Toro au nord du Sénégal, Ibra Mamadou Wane est issu d’une famille dont l’héritage historique est directement lié aux éléments fondateurs de l’Almamiyat, principes spirituels et révolutionnaires, introduit par Thierno Sileymani Baal, qui a permis, en son temps, l’indépendance, la souveraineté démocratique et la résistance contre la colonisation des Peuls du Fouta Toro. Ainsi, l’identité de Ibra Mamadou Wane est étroitement associée à cette longue histoire épique.
Formé à l’école coranique puis à l’école élémentaire française de Mboumba, de Boghé, au sud-ouest de la Mauritanie, puis à Saint-Louis du Sénégal, et à Dabou en Côte d’Ivoire où il rencontre Thierno Bâ, connu pour sa production littéraire et qui occupera de hautes responsabilités politiques dans les années 1960 jusqu’en 1988, Ibra Mamadou Wane achève finalement son cursus à l’école William Ponty et au lycée Van Vollenhoven de Dakar, rejoignant ainsi les rangs de futures figures politiques sénégalaises tels Abdoulaye Wade, Mamadou Dia et Assane Seck.
Devenu boursier, Ibra Mamadou Wane s'embarque pour la France en 1949 et rejoint la Faculté des sciences de Montpellier pour se préparer au cursus de médecine. L’université est aussi le lieu de son engagement syndical et étudiant et c'est en 1950 qu’il fonde, avec ses camarades compatriotes, la Fédération des Étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Réussissant tous ses certificats scientifiques, Ibra Mamadou Wane entre à la Faculté de Médecine de Montpellier en 1952 et devient le premier Sénégalais interne des hôpitaux en France (Centre hospitalier de Nice). En juillet 1957, l’Université de Montpellier lui délivre son diplôme après avoir soutenu sa thèse de doctorat d’État en médecine.
Marié en 1951 à Jacqueline Sarrotte, Ibra Mamadou Wane, devenu médecin fonctionnaire du Sénégal, est affecté à l’hôpital de Kaolack avant de rejoindre, en 1958, le service des maladies infectieuses de l’hôpital Aristide Le Dantec à Dakar.
De ce démarrage professionnel déjà très brillant, Ibra Mamadou Wane n’en est qu’au début de son ascension sociale et politique en œuvrant pour la nation sénégalaise au balbutiement de son indépendance. Il faut dire que c’est une période de grand bouleversement auquel assiste Ibra Mamadou Wane : le référendum du Général de Gaulle en 1958 qui doit définir la place des anciennes colonies, suivi de la réforme des institutions et des élections législatives de 1959 puis de l’accession à la présidence de la nouvelle république du Sénégal de Léopold Sédar Senghor. C’est à ce moment que Ibra Mamadou Wane entre en politique et occupe le siège de député, avant de devenir Ministre de l’Éducation Nationale et de la Culture.
La personnalité et les engagements de Ibra Mamadou Wane vont marquer l’histoire sénégalaise de plusieurs édifications fondatrices du rayonnement universitaire et culturel de la nation. Au niveau de l’éducation, Ibra Mamadou Wane est à l'origine de la formation de prix scolaires, de l’africanisation des programmes, de l'existence du premier concours général, du renforcement de l'enseignement supérieur et de la recherche, de la sénégalisation de l’Université de Dakar, de l’ouverture du CESTI (Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information) et de la naissance de la Bibliothèque universitaire et de la Faculté des Lettres. Dans le domaine de la culture, il participe amplement à la politique culturelle nationale, il est l'organisateur d’accords culturels avec les pays du monde arabe, de la fondation du Théâtre national Daniel Sorano et du prestige du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966.
Puis, la même année, à la suite de remaniements gouvernementaux, Ibra Mamadou Wane devient ministre de l’Énergie et de l’Hydraulique avant de devenir maire de Podor durant une dizaine d’années. Dans l’ombre de sa carrière politique, ses activités de chercheur en médecine s’en trouvent amputées et en 1975, Ibra Mamadou Wane décide de quitter l’université pour ouvrir son cabinet de médecin généraliste à Dakar Plateau, tout en continuant son engagement au sein des différents gouvernements de Léopold Sédar Senghor puis de Abdou Diouf.
Mais ce n’est qu’en 1988 que Ibra Mamadou Wane se retire progressivement de la vie politique et s’attache désormais à guérir, à soigner et à écouter, tout en gardant un regard attentif aux événements du pays et à ses transformations.
Précieusement détaillé et réussissant à combiner récit historique et trajectoire personnelle, la biographie de Ibra Mamadou Wane est une somme narrative, admirablement écrite, qui nous plonge dans l’espace et le temps de ces années miraculeuses où la jeune nation sénégalaise enflamme les lumières de l’indépendance et où tous les rêves d’accomplissement sont en marche.
L’itinéraire politique et l’engagement professionnel de Ibra Mamadou Wane sont absolument exceptionnels et ce livre est le témoignage historique, culturel et social d’une époque dont les hommes aux destins d’exception ont contribué à rendre flamboyante et à constituer notre héritage.
Le style littéraire et l’approche historique forment ici une expression de l’engagement, de la mémoire culturelle et sociale qui constitue une part importante de notre récit et de notre humanité.
Amadou Elimane Kane, écrivain poète.
Ibrahima Wane, Dr Ibra Mamadou Wane : Les secrets d’un serviteur, Mémoires et biographies, éditions L’Harmattan-Sénégal, Dakar, 2024.
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