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Les belles de feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Les Contes d'Amadou Koumba de Birago Diop ou la transmission du récit africain
EXCLUSIF SENEPLUS - Par ces récits, le poète conteur renseigne sur l'organisation humaine et le tableau culturel qui associent la vérité des grandeurs confrontées à la ruse, à la trahison, au profit
 
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1005157
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

À l’origine de l'humanité, le conte était de tradition orale et permettait de raconter, de manière directe, un récit qui s’apparente au schéma de l’esthétique littéraire. Par ce moyen, le conte était une coutume quotidienne de transmission mémorielle avant l’apparition de l’écrit.

Par un processus de mémorisation spécifique et par son interprétation, le conte appartient, de manière universelle, à la forme d’un récit qui renseigne sur l’histoire culturelle et sociale, tout en donnant à réfléchir à une problématique humaine qui est riche d’enseignement. Cette disposition orale et métaphorique devient la construction d’une pensée, ou plus exactement d’un raisonnement, tout en s’appuyant sur la dynamique narrative du réel et de l’imaginaire. Ainsi, par cette combinaison littéraire, le conte fait partie de la mémoire historique et culturelle. Si l’on s’arrête un instant sur la didactique du conte, il apparaît que la dramatisation est accentuée et qu’elle devient ainsi, au-delà du contenu didactique, « une ruse de la raison orale », comme le souligne Mamoussé Diagne.

Pour le conteur, l’interprétation est parfois si grande que les analystes attribuent au conte un caractère profane. À travers le conte, on souhaite transmettre un savoir mais c’est le principe narratif, quelquefois travesti à l’extrême, qui donne sa validité au récit.

En ce sens, le conte laisse au locuteur une liberté d’expression suffisamment ample pour occuper une place décisive. On peut dire que le conte est aussi la « transposition » d’un phénomène social à travers le mécanisme d’un jeu qui tend à enseigner, à amuser, à ridiculiser certaines situations ou certains personnages, à faire réfléchir.

C’est cette articulation entre le réel et l’imaginaire, ouvrant un espace du possible, qui caractérise le conte. On apparente souvent le conte à une « petite pièce de théâtre » car la dramatisation, le travestissement des personnages tiennent un rôle majeur dans l’énoncé du conte. L’énoncé linguistique qui introduit le récit (il était une fois, etc.) ainsi que les relances à l’égard du destinataire constituent les éléments du rituel narratif. De même que les lieux, l’époque, les événements sociaux et culturels dans lesquels le conte se déroule ont toute leur importance. Par exemple, le soir est souvent propice à la narration du conte.

L’introduction au conte, ou sa mise en condition d’écoute, est très importante et s’inscrit souvent de manière formelle. Il en va de même pour la « finale » du récit. La chute du conte est le résultat du paroxysme entretenu par le récit, elle a aussi le rôle de rassembler les éléments profonds de la fable de manière pédagogique. Ici, le conteur conclut par une vérité qui éclaire la leçon en dépassant le récit lui-même.

Mais l’épilogue du conte n’est parfois qu’un prétexte, il n’est pas obligatoirement une contraction du récit mais plutôt une révélation décisive qui implique un questionnement. L’énonciation ultime provoque souvent une espèce de « démarche à rebours » du récit.

Ainsi, on pourrait dire que la conclusion du conte est le début d’une vérité, d’un savoir, d’un fait sociologique ou historique. Cette dramatisation de l’énoncé apporte au conte deux fonctions : une valeur illustrative et une valeur d’archivage ou de mémorisation. Ainsi le conte possède un rôle d’éducation car la toile du récit ainsi inventée permet une appropriation de valeurs morales, sociales, une réflexion sur une problématique nouvelle ou ancienne. Le caractère fictif du conte permet de mettre à distance l’implication humaine que chacun peut ressentir. L’utilisation des animaux de la faune, représentation irréelle de la nature humaine, en est un parfait exemple. La personnification, figure de style majeure du conte et de la poésie, apporte une nouvelle vision qui provoque l’inattendu, l’émotion, le rire et la reconnaissance d’une situation qui s’inscrit dans le plausible tout en utilisant des artifices littéraires. 

Avec Les Contes d’Amadou Koumba, Birago Diop, écrivain et poète, devient la voix de la tradition narrative du conte qui a valeur pédagogique et culturelle, tout en réinventant une nouvelle sphère littéraire. En préambule, Birago Diop nous rappelle les conditions d’apprentissage du conte dans son enfance. Initié par sa grand-mère, il connaît alors plusieurs locuteurs présents dans son entourage. Mais c’est auprès d’Amadou Koumba, le griot de sa famille, qu’il développe ses connaissances en matière de contes. 

Ce rituel qui s’enrichit de nouveaux récits constitue la voûte d’une forme littéraire proverbiale, hybride et mouvante. Le dispositif du conte lui-même met en scène les éléments pour transmettre une histoire. En effet, c’est à la nuit tombée que débute le rite consacré. Cette disposition crée une attente anxieuse, un état d’incertitude intense ou encore des situations cocasses qui soulagent et des dénouements qui expliquent et rassurent. Birago Diop semble nous dire que nos yeux d’enfants ne se défont jamais du souvenir des veillées dans la case éclairée par les histoires. Par son imaginaire personnel et sa stylistique littéraire, Birago Diop entre sur le chemin du conte par des métamorphoses, des métaphores et par une recomposition permanente des récits mythiques tel un tisserand malhabile

Pourtant, toutes les histoires racontées ici en évoquent d’autres sous d’autres formes. Et c’est par ce processus de reconnaissance, comme un système narratif du réel et de la connivence que nous acceptons le pacte de Birago Diop qui réinterprète la parole d’Amadou Koumba. 

Ainsi, il met en place toutes les épices de la fable : exposition, objet déclencheur du changement, intrigue, péripéties et résolution finale. Par sa composition narrative, la structure du conte possède un caractère initiatique qui amène le lecteur à une analyse des données pour dépasser, par exemple, un stéréotype humain. Pour assurer cette continuité culturelle, Birago Diop devient la voix de personnages célèbres du conte africain : les animaux de la brousse, les Génies et les Lutins, les Kouss aux cheveux longs, autant de référents évocateurs dans l’imaginaire collectif. C’est avec délice et malice que l’on retrouve le sautillant Leuk-le-lièvre, la grincheuse Bouki-l’Hyène, Golo le singe, Gayndé-le-lion, Kouss-le-lutin, Nièye-l’éléphant. Ici, on est en terrain connu et chacun reprend son habit signifiant et son rôle dans l’organisation sociale du conte qui obtient ainsi notre consentement littéraire. 

Rythmées par une mise en récit, les histoires apparaissent comme sur la scène d’un théâtre qui émeut, qui fait rire et qui nous remplit de réminiscences salvatrices. Le décor est toujours pleinement vivant, par des descriptions détaillées et surprenantes et par une écriture fine et métaphorique. La stylistique de Birago Diop est incontestablement poétique et ses allégories sont en phase avec le récit africain et ses symboles. En cela, l’écriture du conte se rapproche de la poésie par ses images, par son langage, par sa dynamique sonore, par ses anaphores et ses tropes littéraires. 

Par ces récits, le poète conteur renseigne sur l'organisation humaine et le tableau culturel qui associent la vérité des grandeurs confrontées à la ruse, à la trahison, au profit, provoquant ainsi des images profondes et portant des valeurs universelles, celles de la loyauté, du partage, de la fidélité, de l’humilité. 

En utilisant la parabole et la personnification des animaux, le conte invite chacun à se saisir d’une incarnation littéraire pour en donner un sens éducationnel, pour créer une terre d’apprentissage qui a valeur initiatique. En ce sens, le conte contient des savoirs qu’il transmet, à l’insu des destinataires, dans une dynamique pédagogique qui amuse, qui alarme et qui répare. De cet allié culturel, le public en fait une matière didactique qui a une valeur mémorielle et émotionnelle. 

Ainsi, Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop continue, de manière intemporelle, de transmettre le récit culturel africain qui ne cesse de se réincarner dans les emblèmes de notre patrimoine littéraire, inspirant notre imaginaire et l’altérité de notre identité culturelle. 

Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.

Les Contes d’Amadou Koumba, Birago Diop, éditions Présence Africaine, Paris, 1961.

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