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Les belles de feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Nafissatou Niang Diallo ou le récit romanesque autobiographique
EXCLUSIF SENEPLUS - Avec De Tilène au Plateau : Une enfance dakaroise, l'auteure livre un classique incontournable de la littérature sénégalaise. Un récit de vie authentique qui ressuscite le Dakar joyeux et bouillonnant d'une époque révolue
 
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1005469
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Une autobiographie est un récit authentique que l’auteur fait sur sa propre vie dans ce qu’elle a de plus personnel. Le mot, composé de auto qui signifie soi, de bio qui définit la vie et de graphie qui se rapporte à décrire, à l'acte d’écrire, est le seul genre littéraire où l’auteur et le narrateur ne font qu’un. Il peut être difficile de faire la part des choses entre autobiographie et fiction car, par l’écriture, l’auteur reconstitue des événements qu’il peut, à son insu ou pas, transformer pour les besoins du récit. On parle alors de pacte autobiographique, une convention implicite entre l’auteur et le lecteur. 

On peut y associer différents types de récits. Les mémoires est un genre littéraire qui raconte une vie mais dont les épisodes sont basés sur des faits historiques. Il existe également les journaux intimes qui sont eux de l’ordre de la vie intérieure. Les romans autobiographiques s’autorisent plus de liberté quant aux évènements et peuvent être recomposés en fonction d’une forme de nécessité romanesque. On parle également d’autofiction. L’autobiographie est une somme de confessions inséparables de l’auteur qui peuvent également renseigner sur un contexte historique, social et culturel.

L’ouvrage de Nafissatou Diallo, De Tilène au Plateau : Une enfance dakaroise, est donc le récit d’enfance et d’adolescence d’une jeune fille de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce récit, à la fois authentique et romanesque, est aussi le témoignage d’une époque dans la capitale sénégalaise. Se lisant comme un vrai roman, l'auteure prend en charge la narration avec une forme d’audace et de sincérité qui étonne par son classicisme et sa maturité. 

Née en 1941 à Tilène au Camp des Gardes, désormais l’actuel stade Iba-Mar-Diop, Nafissatou Diallo, est orpheline de mère et élevée par son père, agent de la municipalité de Dakar et par sa grand-mère paternelle, Mame. Son enfance, bien que modeste, est plutôt agréable malgré la sévérité de son père. Pour la petite fille, l’enfance est un terrain de jeux et offre une description des années 1950-1960 au sein de la Médina comme une époque à la fois joyeuse et révolue. Son éducation y est toutefois très surveillée par son père et compensée par la tendresse de Mame. 

On suit donc, avec ravissement, les traditions et l’éducation qui se transmettent au sein de cette famille élargie qui partage une grande maison et dont la vie, chargée de détails, de sons et d’images, s’échappe au fil des pages. La jeune Safi, diminutif de Nafissatou, est audacieuse et curieuse de la vie et de tout ce qui peut la faire sortir de la maison. C’est aussi pour l’autrice un espace littéraire majeur où les transformations culturelles et sociales ont alors cours au Sénégal, entre l’ancienne génération et celle qui s’apprête à vivre l’indépendance. La situation des filles y est également largement décrite mais sans clivage car le partage et l’écoute sont les maîtres mots du clan familial, même pour son père pourtant attaché à une éducation traditionnelle. Le modernisme qui frappe à la porte de la maison familiale est un enjeu qui semble toucher toutes les couches sociales. Pour Safi, qui a une impatience de vivre une existence éprise de liberté, c’est une évidence dont elle s’empare avec fougue et empressement. Formée tout d’abord à l’école coranique dont elle sera empêchée par sa désobéissance, Safi va ensuite à l’école française et y obtient d’excellents résultats. 

Forcée de quitter la maison dont le terrain est vendu par l’État, la famille s’installe au Plateau, le quartier des Européens, où l'effervescence de la jeunesse disparaît. Mais une autre aventure commence pour Nafissatou dans un monde très éloigné de l’espace traditionnel. Et la surveillance paternelle sera de nouveau un frein, cette fois à l’initiation amoureuse de la jeune fille. Par cet apprentissage particulier, le roman est aussi le récit d’une émancipation assumée, par une curiosité exacerbée et par des études qui délivrent du carcan familial. Car même si à cette époque les femmes sont encore soumises à beaucoup de conventions sociales, l’auteure, très déterminée et rebelle au protocole familial, annonce le début d’une scolarisation et d’une professionnalisation féminines qui vont, durant les années à venir, s’accroître. 

Précieusement détaillé tout en étant écrit simplement, exercice excessivement difficile à réaliser, le récit parvient à faire cohabiter la réalité sociale et historique de la zone urbaine de Dakar et la trajectoire atypique de Safi. Celle-ci nous entraîne dans un passé pas si lointain et pourtant disparu qui nous rappelle certaines comédies cinématographiques. Les images y sont déployées de manière séquencée à travers un rythme qui s’articule à la pensée impétueuse du personnage. Car même si on imagine les années qui ont passé entre le récit et le temps de l’écriture, l'articulation temporelle fonctionne car tout y est consigné avec justesse et précision. 

Le récit de Nafissatou Diallo est très incarné, l’histoire se déroule de manière fluide et l’écriture y est maîtrisée, soignée et précise. Ainsi, Nafissatou Diallo investit amplement le genre de l’autobiographie, pour non seulement raconter sa propre histoire mais également pour valoriser tous les éléments culturels d’une époque, tout en y associant les mutations qui ont traversé le Sénégal. Elle le raconte avec une énergie affranchie et toute en fraîcheur tout en portant des messages salvateurs pour les générations à venir. 

La forme autobiographique est ici transcendée par la vivacité narrative et par les qualités d’écriture de Nafissatou Diallo qui font de ce roman un récit romanesque, incarnant ainsi une référence dans le paysage littéraire contemporain.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète.

Nafissatou Diallo, De Tilène au Plateau : Une enfance dakaroise, (première édition 1975), Les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal, Dakar, 2020.

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