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Les belles feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane
Djibril Diallo Falémé ou le caractère d’une poésie tout en rupture
EXCLUSIF SENEPLUS - En tordant le cou à la stylistique classique, le poète dramaturge livre une œuvre magistrale où la sincérité du propos broie délibérément les règles traditionnelles du vers
 
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1006313
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Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

La poésie est un genre littéraire très ancien, la première création littéraire qui se transmettait par la parole, aux structures variées, écrites généralement en vers mais qui admettent aussi la prose, et qui privilégient l'expressivité de la forme, les mots disant plus qu'eux-mêmes par leur choix (sens et sonorités) et leur agencement (rythmes, métrique, figures de style).

Au sens premier, la poésie s'oppose à la prose. Cette dernière se définit comme un sermo soluta, c'est-à-dire un « discours délié » dont le seul but est d'aller de l'avant. La poésie, au contraire, est définie comme un « discours mesuré », c'est-à-dire astreint à une mesure que l'on appelle un mètre. La poésie ainsi définie coule la langue dans des moules aussi divers qu'il y a de mètres. Classiquement, la langue poétique se présente sous la forme de vers qui peuvent être regroupés en strophes. 

Le mot poésie vient du verbe grec poiein, qui signifie « produire », « créer ». Le poète se donne un pouvoir d'invention, de création verbale : en exploitant toutes les ressources de la langue, il invente un nouveau langage où les mots ont plus de sens et de densité que dans leur usage habituel. 

La poésie accorde une telle place au langage qu'elle peut se passer de narration, d'idée, de message à transmettre ; c'est la beauté et le pouvoir de suggestion des mots qui importent plus que leur sens premier.

Ainsi, la poésie possède autant d’esthétiques stylistiques que de combinaisons poétiques. C’est en cela que l’on peut dire que la poésie de Djibril Diallo Falémé ne ressemble à aucune autre. Elle s’échappe des voies académiques pour former une plume singulière très inventive. Ses images sont denses de significations et de liberté, tout en se contorsionnant entre la forme et le fond. La stylistique fait l’école buissonnière pour mieux s’emparer d’une poétique très personnelle : 

Et les âges rescapés de mes rêves insensés 

Et l’amour fleurissant sur les épaules des montagnes

Et le monde sur ma tête depuis mille ans

Allons pas de haine au coude de mon destin… 

Écrites comme des chroniques poétiques qui se moquent, qui dénoncent et qui pleurent, l’écriture de Djibril Diallo Falémé crée la surprise, l’enchantement et le désarroi tout à la fois. L’auteur nous saisit par sa force évocatrice et par des métaphores sublimes et osées : 

Ô son âge ne te regarde pas

Il avait plus de cinquante 

Et moins de soixante ans

Pour te dire néanmoins

Il était vieux vieillard.                   

Le regard du poète sur ses compagnons d’infortune s'aiguise et se solidarise avec sensibilité, mais jamais il ne cède au sentimentalisme : 

Tu te souviendras Frère

De ton travail sueur sous pluie 

De ce cri que personne n’entend 

Que personne ne veut entendre 

Parce qu’eux affameurs d’hommes 

Couchés bureaucrates 

Dans des lits de… 

Ce focus poétique se reflète avec le temps comme des images arrêtées, en gardant une vivacité, hélas, très contemporaine : 

Et mon peuple qui ne savait pleurer

ni crier ni gémir 

mais qui était loin cependant

très loin de rire ou sourire 

d’être satisfait ou heureux. 

Et le verbe du poète soudain se métamorphose en un autre rythme, avec une prose poétique enlevée et toujours des ruptures esthétiques intenses : 

Car la peau de la terre de la terre se fait dure comme roche et

la dent de la charrue hypocrite comme une belle jeune fille

épousant un vieux commerçant feint l’amour pour avoir des jours 

Et le poète déroule les magmas du fleuve et des routes cabossées avec un débit saccadé et des vers en composition désenchantée :   

Voix ! 

voix noire de ma douleur voûtée

de la voûte céleste de la traîtrise 

crie à basse voix ma belle douleur

Seuls les mots sauvegardent le poète, celui qui ose regarder la rougeur du soleil qui enflamme la rétine et les rêves. Le combat semble inégal car l’homme est brindille, assoiffé dans le désert de la vie : 

Le futur simple de mon pied m’entraîne à travers le monde

du soleil couchant à la Mecque je suis un aveugle 

et mon nez au passé se voulait un homme d’à-venir 

Je respire à pleins poumons un oxygène qui me tue

pas de médecin pour diagnostiquer ce mal 

et j’en souffre 

et j’en ris

Ainsi le souffle qui habite le verbe de Djibil Diallo Falémé devient potion poétique pour enjamber les siècles de détresse qui ne s’oublient pas, devant les immeubles du continent immobile : 

Voici mon pays étalé immense au bord d’un peu d’eau salée 

océan dit-on qui fut cause-témoin de ma race la misère 

Dans cet océan une île qui regarde bien en face une ville 

comme une victime plaint son agresseur qui l’ignore et qu’elle 

rappelle à la raison lui imposant de respecter sa présence

Et la poésie devient un tout puissant, tout en n’étant pas un remède à la souffrance quand elle est dictée. Pour le poète, l’académisme des mots n’existe pas et l’art n’est rien d’autre qu’une posture. La poésie est une bouche vivante, elle ne se calcule pas, elle ne se conjugue pas. Elle est une parole ailée, un souffle vital qui questionne les souffrances du passé, elle fait apparaître les empreintes du sang, la révolte et l’insoumission, broyant dans sa sincérité la règle poétique : 

Il faut pâlir la poésie, la délaver 

L’amener aux porteurs de Jean délavé

Qu’ils la saisissent comme morceau de pain 

Et de leur littérature étancher la faim. 

La poésie de Djibril Diallo Falémé est une création en mouvement, jamais contrainte et qui avance sur le chemin de la littérature africaine contemporaine en trouvant une place particulière, celle de l’art par les mots. Dramaturge, romancier, poète et enseignant, Djibril Diallo Falémé possède des qualités de compositeur, empreintes de tensions dramatiques très denses et façonnées par une prose poétique remarquable. 

Mon âme à l’envers, poésie, (réédition), éditions Salamata Edisal, Dakar, 201.

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