Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire.
Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Le terme essai, issu du bas latin, xiie siècle, exagium, de exigere, signifie « juger, examiner, peser ». En littérature, un essai est une œuvre de réflexion personnelle et libre portant sur les sujets les plus divers et exposés par l'auteur, souvent à la croisée de la l’analyse et de la pensée, avec un ton intime et une structure flexible.
Le langage y est soigné, minutieux et réfléchi pour transmettre des idées complexes, qui peuvent s’entrechoquer, mais toujours de manière accessible. La forme de l’essai possède un caractère mouvant et hétérogène portant des traces à la fois d’expériences personnelles et d’argumentations. Le texte argumentatif est organisé, structuré et illustré d’exemples. Pour établir des liens entre les arguments, l’auteur utilise des connecteurs logiques et des transitions lui permettant de relier son propos.
Un essai historique est un exemple classique d'un travail académique qui vise à examiner et à apporter des réponses à des questions sur des événements factuels révolus et leurs conséquences. Contrairement à un simple récit ou à une description, un essai historique exige une approche critique du passé, où l’auteur utilise des preuves historiques pour défendre sa position et où la focalisation du récit se situe dans la scientificité la plus féconde.
La méthodologie historique désigne l’ensemble des réflexions qui portent sur les procédés, les moyens, les règles et les contextes des travaux des historiens. Elle montre comment les historiens produisent des interprétations historiques, définissent des méthodes considérées comme déontologiques, ou, au moins, valides. La méthodologie historique cherche notamment à établir les causes des événements historiques, ainsi que leurs conséquences, dans l'épistémologie des sciences humaines et en histoire.
L'histoire, comme l'étymologie l'indique, est d'abord une enquête (Ἱστορίαι [Historíai] signifie « enquête » en grec). Les écrits laissés par les anciens ne disent pas tout ce qui s'est passé, et peuvent être constitués, partiellement ou entièrement, d'informations fausses ou déformées. Enfin, la recherche et la critique des matériaux ne devraient pas se limiter aux seuls documents écrits. En effet, l’éventail des sources à disposition de l’historien sont en perpétuel mouvement et s’accumulent au fil du temps. L'historien ne fait jamais confiance aux sources qu'il a sous les yeux. Il conserve une attitude critique et ce doute permanent est l'une des spécificités du métier d'historien.
L’ouvrage de Mamadou Diouf, professeur d’histoire et d'études africaines à l'Université de Columbia à New York, Le Kajoor au XIXe siècle - Pouvoir ceddo et conquête coloniale, se propose, à partir d’un travail de recherches approfondies et notamment issues de sources orales, de faire le récit historique du Kajoor, en particulier sur la période du XIXe siècle, de manière objective, scientifique, didactique et dénué de toute croyance et de toute idéologie.
L’ouvrage s'articule en quatre parties qui exposent toutes les articulations historiques, géographiques et sociales du royaume du Kajoor au XIX siècle avec ses conditions de pouvoir. Mamadou Diouf précise que, selon lui, il est important de lever le voile sur les tentatives d’une idéalisation du passé, tout en réfutant l’idée d’une seule influence coloniale, un récit qu’il convient ici de revisiter à partir de documents qui font parler l’histoire. Ainsi, il paraît important de distinguer l’histoire du royaume du Kajoor, de la colonie du Sénégal et celle plus large de la Sénégambie qui ne connaissent pas nécessairement les mêmes troubles ni ne rencontrent des enjeux similaires. Cette étude, qui se tourne scrupuleusement vers les archives orales et écrites pour atteindre une forme nouvelle du récit du Kajoor, se détache de la relecture musulmane, de l'hagiographie coloniale et de la mythologie héroïque.
Dans un premier temps et afin de poser clairement le sujet, Mamadou Diouf fait une topographie du cadre géographique, des régions, des villes et des populations qui y vivent. Pour une meilleure compréhension, on peut retrouver une carte détaillée du royaume du Kajoor en page 182. Par exemple, pour la cartographie terrestre, on peut lire que le sable est très présent au Kajoor et que celui-ci présente deux types de sols : les sols joor qui sont favorables à l’arachide et les sols dek, des zones davantage calcaires, qui sont le terrain du sorgho. Le Kajoor est une terre essentiellement agricole et le mil est l’aliment de base qui y est cultivé. La population majoritaire du Kajoor est celle des Wolof, complétée par des minorités ethniques, les Sérères, les Peuls et les Maures. De même, pour circonscrire ses recherches et parvenir à une approche aux racines du Kajoor, Mamadou Diouf s’appuie sur le langage et les phénomènes linguistiques qui en dessinent le fonctionnement royal et social. Dans la première partie, l’auteur expose, de manière approfondie, le topo du Kajoor dans ses structures économiques de production, dans son organisation sociale et politique ainsi qu’un résumé historique du Kajoor au XVIIIe siècle dans ses premières évolutions au contact du commerce atlantique, de la traite et de l’esclavage, des communuatés musulmanes implantées dans le royaume, de la révolte des Marabouts et des liens entretenus avec les négociants français.
Dans la deuxième partie, l’auteur relate les relations diplomatiques et les conflits, une période comprise entre 1817 et 1854. Dans ces chapitres, il s’agit de mettre en perspective la situation du Kajoor au début du XIXe siècle avec l'apparition de la colonie du Sénégal, les tentatives de colonisation agricole, les conflits et les convergences d’intérêts et la sécession du pays lébou au sein du Kajoor. Cette articulation est essentielle pour comprendre les ressorts que constituent les épisodes de l’évolution du Kajoor. Pour cette partie, les iconographies sont très nombreuses et signifiantes et elles permettent de mettre en images le récit de l’histoire (p.156-157).
Pour la troisième partie, l’auteur explicite la création de l’espace colonial, avec notamment l’arrivée de Louis Faidherbe (1854-1861), l’accession au pouvoir de Birima Ngooné Latir puis de sa mort qui engendre une crise politique au Kajoor, la consolidation du territoire colonial, les ingérences politiques et les destructions économiques que connaît le Kajoor et le retour de Lat Joor au pouvoir (1861-1871).
Pour la quatrième et dernière partie, Mamadou Diouf consigne la période du Damel Lat Joor, sa légende et son histoire, le bannissement de Sidia Diop (1870-1875), la résistance à l’invasion coloniale mais aussi les alliances avec la colonie qui permettent à Lat Joor de se maintenir au pouvoir, et enfin le démantèlement du Kajoor par les expéditions militaires, par l’arrivée du chemin de fer et par la mise en place de l’administration coloniale.
Bâti sur des archives solides et argumentées, la narration du Kajoor au XIXe siècle semble retrouver ici sa place initiale, celle qui lui revient, avec une typologie historique rigoureuse dans un panorama débarrassé de la domination coloniale, de l’interprétation musulmane et de la tentative d’héroïsation des acteurs du récit.
De cette histoire complexe, composite par les enjeux qui s’y jouent, et qui comporte de nombreux rebondissements, l’historien Mamadou Diouf réalise un récit palpitant de l’histoire du Kajoor, territoire d’une organisation sociale et culturelle majeure dans l’héritage de notre patrimoine historique.
En annexe de l'ouvrage, il est intéressant de se référer aux documents qui expliquent en détail l'organisation du Kajoor, le pouvoir administratif et politique, la liste des damels du Kajoor, comme une généalogie historique manifeste et de s’appuyer sur la riche bibliographie en fin de volume.
Cet ouvrage, véritable trésor documentaire, est également une mine d’or dans l’optique d’une interprétation renouvelée de notre paysage historique, social, politique, culturel et géographique. Le travail de Mamadou Diouf est exemplaire et le récit qu’il conduit est non seulement passionnant mais historiquement attesté par une description analytique des événements qui s’y succèdent. Ce livre fait histoire, comme l’entendent tous les historiens, il consigne des faits, avec distanciation et documentation, argumente de manière intelligible, sans oublier ce qui fait débat ou division pour faire de ce chapitre historique une compréhension débarrassée des scories, du folklore et des mythes.
L’écriture est parfaitement maîtrisée et rayonne par ses va-et-vient entre l’imaginaire de la langue africaine et la réalité historique, tout en mettant en exergue une poétique du récit que symbolise la tradition orale de l'espace africain.
Le Kajoor au XIX siècle de Mamadou Diouf est incontestablement un document livresque majeur de notre capital culturel, historique et littéraire.
Mamadou Diouf, Le Kajoor au XIXe siècle - Pouvoir ceddo et conquête coloniale, éditions Karthala, collection Hommes et sociétés, Paris, 2014.
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